D/1930.12 — André Malraux : «Les expressions suprême de l’homme en Asie», compte rendu d’une conférence de 1930 (repris en 1967)

D/1930.12 — «Les Expressions suprêmes de l'homme en Asie», conférence faite en Hollande, en décembre 1930. Het Vaderland, 10 décembre 1930 (extraits), et Het Franse Boek, 10e année, 1930-1931, p. 78-79 (compte rendu).

Repris et traduit par Danielle Thompson, Mélanges Malraux miscellany [Laramie, Wyoming], vol. VIII, n° 1, printemps 1976, p. 21.


 

Compte rendu

Malraux et l'art de l'Asie

 

 

Pendant les dix premiers siècles on n'avait jamais représenté le Bouddha par une image – ceci change dans la culture des Indes après l'invasion de l'Occident sous Alexandre, et ce qui alors commençait à prendre la forme humaine dans – disons pour la facilité – l'art était établi selon un canon. La représentation de la divinité restait donc soumise à des lois invariables qui se propageaient vers l'Orient de monastère en monastère. Les bas-reliefs qui racontent la vie des héros appartiennent à une autre catégorie : ils n'avaient d'autre fin que décoratrice.

Mais l'homme en Asie a créé, suggéré une image de la divinité qui n'avait plus rien à voir avec la vie terrestre. Il a créé une combinaison fantastique de formes en dehors de la réalité. Dans l'art hollandais, dont la nature est si profondément indifférente s'appuyant presqu'entièrement sur le réel, il n'y a qu'une figure à signaler qui fait exception à cette règle et qui a su être génial en dehors de la réalité : c'est Hieronymus Bosch. L'Asiate a donc détruit le naturel exprès, pour le sublimer ensuite. Son art est par conséquent métaphysique.

Alors Malraux parlait des Indes, ensuite de la vieille Chine, laissant de côté le Japon puisque la civilisation japonaise prend son origine dans la chinoise. En Chine, avant la révolution, le Chinois civilisé était d'abord quelqu'un qui connaissait l'art de vivre, un amateur au sens le plus élevé, jouisseur du beau qu'il rassemblait autour de lui, ou qu'il créait lui-même. Son jardin en témoigne; le jardin chinois est comme une sculpture vivante, tout comme l'écriture chinoise est une combinaison décorative de figures étant à la foi belle et utile.

Il n'y a pas pour ainsi dire de fatalité, et la mort n'effraie pas : les cimetières sont des endroits agréables où l'on se rassemble. L'amour y est aussi d'une autre nature, différent de celui de l'Occident. Chez nous indivisible, l'amour chez les Chinois prend des formes diverses, qui restent séparées, sans beaucoup de rapport entre elles. Le «plaisir d'amour» ne se cherche pas nécessairement dans le cercle familial.

L'objet en tant qu'objet d'art n'a pas plus existé pour le Chinois que pour l'homme gothique. Leurs sculptures de formes animales fantastiques se distinguent nettement aussi, sculptures que l'on pourrait appeler des diableries. L'Occidental fait une caricature de bêtes pour qu'elles se rapprochent des hommes, dotées de leurs vertus et de leurs vices. Le Chinois, par contre, faisait des caricatures d'animaux, qui se situent sur un niveau difficilement accessible pour nous.

Ainsi le conférencier racontait une vieille histoire d'un homme qui, un soir, voyait une tête de mort dans une fosse. La tête se mettait à revivre et à danser comme un ballon au plaisir du spectateur, qui ni avait peur, ni faisait l'association avec la sensation écœurante qu'un tel spectacle nous donnerait à nous sans doute. Il jouissait seulement de jeu extraordinaire des formes qui s'en dégageait.

Malraux se demandait comme cela se fait, que nous acceptons tout cela comme beau de nos jours et que nous l'admirons. Car nous ne jouissons pas seulement du grandiose dans la culture chinoise. Les statuettes tombales en terre cuite, les boucles et les décorations des lances nous plaisent également. Il n'accepte – ici non plus d'ailleurs – le terme «beauté»; que nous sommes attirés par ces objets s'explique par une rencontre fortuite et favorable entre l'objet et le sujet. La forme change et notre goût change, et par hasard ces deux peuvent se rencontrer.

Mais la masse d'art qui se trouve dans les musées nous semble morte. Comment se fait-il que récemment nous avons fait la découverte de l'art nègre ? Parce qu'il y avait justement des artistes qui recherchaient ces formes simples et qui les retraçaient. Ce qui est tragique surtout dans le cas de l'artiste moderne, qui a consciemment scruté toutes les formes, c'est qu'il reste incapable – peut-être bien à cause de cela – de trouver la sienne propre.

 

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Jardin chinois