A/1948l.04.17 — André Malraux : «Salut», «Le Rassemblement», p. 17 avril 1948, p. 2 et 3.

André Malraux, «Salut», Le Rassemblement [Paris], n° 52, 17 avril 1948, p. 1 et 3.


 

 

André Malraux 

Salut

 

Fin du discours :

Seulement, voyez-vous [Malraux s’adresse aux communistes], il y a quelque chose de malsain dans votre tactique : c'est qu'elle croit reposer sur la psychotechnie, alors qu'elle repose sur l'esbroufe. Pourquoi énumérer les villes où vous aviez proclamé que nous ne parlerions pas ? Ce sont toutes celles où nous avons parlé… A Marseille, vous annoncez des mitrailleuses, et, en définitive, vous achèterez des sifflets. Et vos sifflets, soyez tranquilles ! ne couvriront pas la voix de la France.

On dit en russe, comme vous savez : «Il ne faut pas croire qu'il n'y a pas d'animal plus fort que le tigre». Et l'on veut dire qu'il y a l'éléphant. Il ne faut pas croire non plus qu'il n'y a pas d'animal plus fort que l'esbroufe : il y a la fermeté. Votre grenade d'Epernay, votre bombe (manquée) de Brive, qu'elles écartent de nous ceux qui nous ont rejoints par hasard ! Quant aux autres, nos blessés, c'étaient des volontaires, et la France qui, depuis quelques années, se cherche dans tant de miroirs brisés, s'arrête, et peut-être commence à se revoir dans ces jeunes yeux douloureux…

Faites appel à l'amour de l'ordre bourgeois, défendez la propriété à l'époque de l'apogée du marché noir, appelez-vous la France; puis ordonnez à vos meurtriers d'être, comme dans la chanson «toujours très corrects, toujours comme-il-faut»; croyez que vous établirez ainsi, aux moindres frais, un «climat de terreur» ?

Et sachez bien que si nous avons des blessés, nous les relèverons. Si nous avons des morts, nous les ensevelirons. Et puis, nous vous battrons.

Parce que les victimes d'Epernay représentent, en face de leurs assassins cafards, ce sans quoi ni Libération ni la Révolution ne vivent longtemps : la dignité humaine – ce sentiment qui porte, comme les vieilles mains usées par la vie, les traces de tout ce qui l'a fait : l'humble honneur des hommes.

 

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