Les «âmes sensibles» – notice

Les «âmes sensibles»

  • Le Miroir des limbes, Œuvres complètes, t. III, «Pléiade», p. 635 : «Quoi qu'il advienne, mon général, s'il advenait quelque chose de nos adversaires, depuis les âmes sensibles des Deux-Magots jusqu'à vos ennemis politiques, Dieu serait bien étonné…» (Malraux à de Gaulle.)
  • Ibid.,  p. 96 : «Depuis le XVIIIe siècle, il y a en France une école des “âmes sensibles”. Dans laquelle les femmes de lettres jouent d'ailleurs un rôle assez constant.» (Malraux à de Gaulle.)
  • Ibid., p. 642 : «Pourtant les chimères sont ce qui n'existe pas. La France n'est pas une chimère. Ni la Russie. Ni Lénine. Ni Staline. Ni Mussolini. La chimère, c'est le marxisme des intellectuels qui n'ont pas lu Marx. Vos âmes sensibles avaient sans doute lu beaucoup de choses de Jean-Jacques Rousseau, mais pas Le Contrat social. Malgré sa légende, c'est un livre puissant.» (De Gaulle à Malraux.)
  • Ibid, p. 558, un texte de Hôtes de passage publié après les Chênes, mais placé avant eux dans le Miroir. Malraux à Max : «Disons que les gens avaient attrapé l’individualisme. Comme le romantisme. Et les âmes sensibles valaient les âmes romantiques : les bergeries ont fini par la guillotine. Sais-tu qui a condamné à mort Mme du Barry ? Son ancien petit page noir, Zamore…»
  • Ibid., p. 567 (Malraux à Max qui, regardant par la fenêtre, demande : «Qu’est-ce que c’est que ça ?») : «La Comédie-Française. Il y a eu la Comédie-Sensible, la Comédie-Plutarquienne, la Comédie-Chrétienne : la Comédie de l’Imaginaire. Bon. L’humanité est ensorcelée par son propre théâtre; mais le philtre qui lui a fait jouer Les Ames sensibles lui a fait jouer aussi Les Soldats de l’an II. Le mystère de l’homme est plus profond que sa comédie.» 

Si, par cette formule, Malraux vise Simone de Beauvoir qui ne l'a par ailleurs pas épargné de ses sarcasmes, (dans Tout compte fait notamment), l'expression renvoie au courant de sensibilité cristallisée au XVIIIe siècle par l'œuvre de Rousseau et certains de ses lecteurs.
 
  • Dans son «Saint-Just» (1954), il écrit : «Déjà, au procès du roi, il [Saint-Just] avait contraint les âmes sensibles et les esprits raisonnables à voir surgir, derrière les décors du siècle arrachés un par un, le profond ciel nocturne de la Révolution.»
  • Dans sa préface (1969) au Triangle noir, il parle de «l'étrange acceptation de la guillotine par les “âmes sensibles”». (P. 126 et 16.)
  • Dans son discours du 15 décembre 1965 (prononcé lors du second tour de l'élection présidentielle), Malraux oppose le sentimentalisme politique (le rêve d'une réalité idéalisée et illusoire) des «âmes sensibles» à l'action du Général, qui «part[ant] du concret», donne à la France le rôle qui lui revient dans l'Histoire (La Politique, la Culture, p. 317).

Le Dictionnaire historique de la langue française (éd. de 1998) d'Alain Rey signale que l'adjectif sensible qualifiant, dès le XVIe siècle, «une personne capable de sentiment et apte à ressentir profondément les impressions» est «devenu typique des valeurs du XVIIIe siècle», où il concerne «une personne particulièrement capable d'éprouver des sentiments d'amour.» (Article «Sensible».) Une distinction d'origine scolastique oppose âme sensible et âme raisonnable, en confiant à la seconde seulement la sûreté du jugement et à la première la capacité d'éprouver des sensations, avec les risques de trouble et d'égarement que cela peut supposer. 
 
cp / 31 mai 2009
 
baiser

 olympedeg

 Le baiser de l'amour,
illustration pour La Nouvelle Héloïse
de Jean-Jacques Rousseau.

 Olympe de Gouges, femme de lettres,
«féministe» et «âme sensible»
 
goules  beauvoir

 

 
Bibliographie :
  • REY, Alain [édit.], Dictionnaire historique de la langue française, 3 vol., Paris, Le Robert, 1998 [1995, 2 vol.; 2006].
  • VIROLLE, Roland, article «Prévost», dans J.-P. de Beaumarchais; D. Couty; A. Rey [édit.], Dictionnaire des littératures de langue française, t. III : M – R, Paris, Bordas, 1987, p. 1919a-b.
    • «[…] ces êtres à qui Dieu ou la nature ont accordé un “sixième sens” et un destin d’exception».
  • ROUSSEAU : Julie ou la Nouvelle Héloïse, dans Œuvres complètes, t. II, éd. de B. Gagnebin et de M. Raymond, Paris, Gallimard, 1964, (coll. «Bibliothèque de la Pléiade»), p. 89 :
    • Saint-Preux : «O Julie, que c’est un fatal présent qu’une âme sensible ! Celui qui l’a reçu doit s’attendre à n’avoir que peine et douleur sur la terre. Vil jouet de l’air et des saisons, le soleil ou les brouillards, l’air couvert ou serein règleront sa destinée, et il sera content ou triste au gré des vents. Victime des préjugés, il trouvera dans d’absurdes maximes un obstacle invincible aux justes vœux de son cœur.» (I, 26)
  • DIDEROT : Le Rêve de d’Alembert, dans Œuvres, t. I : Philosophie, éd. de L. Versini, Paris, Laffont, 1994, (coll. «Bouquins»), p. 660 :
    • Bordeu : «Mais qu’est-ce qu’un être sensible ? Un être abandonné à la discrétion du diaphragme. Un mot touchant a-t-il frappé l’oreille, un phénomène singulier a-t-il frappé l’œil, et voilà tout à coup le tumulte intérieur qui s’élève, tous les brins du faisceau qui s’agitent, le frisson qui se répand, l’horreur qui saisit, les larmes qui coulent, les soupirs qui suffoquent, la voix qui s’interrompt, l’origine du faisceau qui ne sait ce qu’il devient; plus de sang-froid, plus de raison, plus de jugement, plus d’instinct, plus de ressource.»
  • BERNARDIN DE SAINT-PIERRE : Paul et Virginie, dans Romanciers du XVIIIe siècle, t. II, Paris, 1965, (coll. «Bibliothèque de la Pléiade»), p. 1252 :
    • «Ces familles heureuses étendaient leurs âmes sensibles à tout ce qui les environnait. Elles avaient donné les noms les plus tendres aux objets en apparence les plus indifférents. Un cercle d’orangers, de bananiers et de jameroses plantés autour d’une pelouse, au milieu de laquelle Virginie et Paul allaient quelquefois danser, se nommait la CONCORDE. Un vieux arbre, à l’ombre duquel madame de la Tour et Marguerite s’étaient raconté leurs malheurs, s’appelait les PLEURS ESSUYES.»
  • CAZOTTE : Le Diable amoureux, dans Romanciers du XVIIIe siècle, t. II, Paris, 1965, (coll. «Bibliothèque de la Pléiade»), p. 327 :
    • Biondetta à Alvare : «Sera-t-il dit qu’un cavalier espagnol aura traité avec cette rigueur, cette indignité, quelqu’un qui a tout sacrifié pour lui, une âme sensible, un être faible dénué de tout autre secours que le sien; en un mot, une personne de mon sexe ?»
 
 © «www.malraux.org», Présence d’André Malraux sur la Toile, 2009.
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