art. 231, novembre 2018 • Françoise Theillou : «“Mon amie la reine de Saba”»

En hommage à Florence Malraux

Françoise Theillou

« Mon amie, la reine de Saba »

 

Dans la mémoire collective des contemporains, pas vraiment acquise à Malraux, la Reine de Saba rappelle volontiers « un coup monté » d'envergure qui se résout en imposture. Une récidive, en outre, après la tentative de « vol » des bas-reliefs cambodgiens. Pour ses lecteurs, elle est le fantasme d'une expérience existentielle et la muse, l'inspiratrice de deux textes admirables écrits à trente ans de distance : la séquence écrite pour L'Intransigeant après l'aventure aéronautique et l'un des tout premiers récits, sans titre, mais daté (1934, Saba-1965, Aden), des Antimémoires. Il parle dans le premier « du sourd travail en lui de Saba » Parmi les figures historico-légendaires, en effet, qui ont hanté l'imaginaire de Malraux, bien peu auront été aussi prégnantes que la Reine de Saba. Elle est l'icône, la métaphore de l'Orient, en réalité du Moyen-Orient des Mille et Une Nuits de l'enfance. « La coulée continue de la vie ne permet à aucun homme de savoir quand il a cessé d'être un enfant ».

Pour l'adolescent qui compulse le bottin étranger des villes romanesques « dans un bistro parisien dont il sent encore la sciure », la Reine se confond avec Ispahan, Ispahan l'unique, dont le vocable l'enchante. « J'aime Ispahan autant que Stendhal a aimé Milan », déclare-t-il.

Bien avant de partir au Yémen, sur les traces du royaume de Saba qui s'étendait du sud-ouest de l'Arabie à la Corne de l'Afrique, de l'autre côté de la Mer rouge, c'est d'abord en écrivant que Malraux part pour « son » Orient persan. Ispahan figure déjà dans Royaume-farfelu commencé avant les voyages, dès 1920, un roman « inchoatif » qui annonce les suivants mais aussi, déjà, comme nous l'évoquions, les textes sur l'aventure sabéenne. Nous verrions aussi volontiers dans cette histoire « dada », un voyage rêvé en Orient, après tout, une matrice de l'appareil imaginaire oriental dont sera parée la Reine de Saba. On y parle en effet d'«un vagabond dans le désert qui marche vers une ville éblouissante dans un cercle de montagnes bleues », d'« un marché persan où l'on vend des dragons et des phénix qui, à peine brûlés renaissent aussitôt de leurs cendres »,  d'«écailles oblongues », « de rats tapés », « d'éventaires chargés d'œufs orangés, de chaux rose et de feuilles », d'« antiquaires montrant des coffres enchantés du Siam ». On y est aussi victime de sortilèges et on y combat des légions de dragons qui feront partie des attributs de la Reine de Saba, à la fois reine et sorcière.

On songe à Gauguin dont les paysages et les visages de Pont-Aven sont déjà tahitiens.

La Reine lui apparaît encore, comme par effraction, plus de cinquante ans plus tard, sous les traits de Madame Khodary-Pacha, la voyante circassienne de Roi, je t'attends à Babylone, qui prend tout à coup les traits de « son amie, la reine de Saba » (nous soulignons). Ce texte, à propos duquel Malraux parle « du plus énigmatique souvenir de sa vie dans le domaine que l'on appelait alors le supranormal », est daté par son auteur de fin 1966, un an après celui de l'aventure sabéenne des Antimémoires. Il l'intégrera au Miroir des Limbes, paru en 1976, un an avant sa mort. L'histoire raconte, rappelons-le rapidement, la visite de Malraux et de Georges Salles chez une voyante pour éclaircir le mystère d'une tache au motif étrange sur une très ancienne étoffe d'une matière indéfinissable tant elle est usée. Celle-ci y reconnaîtra le sang d'Alexandre, ce qu'affirme l'antiquaire qui la propose au Louvre, et que croient ses visiteurs. Mais personne ne fera confiance aux «révélations» d'une voyante, et le contrôleur des musées refusera de payer 500 000 francs « pour une tache de sang du IVe siècle ». La pythonisse, fille de Sultan, possède « un don qui fait peur ». Malraux l'a fréquentée, elle a jadis connu la splendeur, et, vers 1935, la revue Vogue la disait « une des trois plus belles femmes du monde». (Les trois grâces de la mythologie ?). Le rapprochement entre la voyante et la Reine n'est pas anodin. Il suggère d'abord la présence à jamais vivante en lui de la Reine, et ensuite ses accointances avec la magie. En effet Salles et Malraux / Corniglion et Malraux sont à la recherche d'un personnage historico-légendaire à partir d'une trace mystérieuse / des lambeaux d'un royaume en ruines. Plus de trente ans ont passé, cette histoire exemplaire raconte, structurellement, l'aventure sabéenne de Malraux. Aussi une affaire de nécromancie. Doué d'un sixième sens, celui-ci, comme Madame Khodary-Pacha, identifiera le personnage-clé de l'énigme mais, comme elle, « les spécialistes » ne le croiront pas. « Les preuves fatiguent la vérité ? », aurait dit Braque. Qu'est-ce donc que le réel ?

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Piero della Francesca : La Légende de la vraie croix (Arezzo).
Détail (la reine de Saba)