Le chat maneki – article

Le chat est une figure malrucienne particulièrement privilégiée. Il est fortement chargé symboliquement dans l’œuvre de l’écrivain (de L’Ecrit pour une idole à trompe à La Condition humaine, de L’Espoir aux Antimémoires, des Chênes qu’on abat… à Lazare), comme dans les anecdotes liées à sa vie (les chats d’Azincourt, le chat de Mallarmé ou les chats de Verrières : Fourrure et Essuie-Plume, notamment) ou dans ses «Dyables».

Pour l’instant, il ne sera question ici que d’un chat qu’aucun commentateur n’a signalé : celui que remarque, intrigué, Max Torrès dans le bureau du ministre, rue de Valois, tandis que les étudiants s’agitent dans les rues. Nous sommes le 6 mai 1968 dans la fiction des Hôtes de passage.

«“Qu’est-ce que c’est que celui-là ? »
Il [Max] est tombé en arrêt devant la cheminée.
“Un chat de bois que Balthus m’a rapporté du Japon. Porte-bonheur : il lève sa patte gauche.
— Ah ? Bon…» (Le Miroir des limbes, Œuvres complètes, t. III, Pléiade, p. 556.)

Balthus que j’ai interrogé m’a confirmé le cadeau fait à Malraux : il s’agissait d’un chat manekineko, tel qu’on en trouve beaucoup dans les boutiques de la région d’Osaka. On peut remarquer ce chat notamment sur les photos que Gisèle Freund a rapportées d’un entretien que Malraux accorda à Emmanuel d’Astier (voir plus bas).

Neko signifie «chat»; maneki, «qui invite». Les statuettes de chat invitant, de toutes tailles, sont généralement fabriquées en céramique ou en porcelaine, parfois en bois, en papier mâché, voire en plastique. La couleur la plus fréquente est le blanc (accompagné ou non de taches brunes et noires) quoiqu’il existe des chats dorés, noirs, rouges, roses ou verts. Toujours assis, le chat lève la patte gauche : il est censé favoriser le bonheur; s’il lève la patte droite, il est signe de prospérité. Parfois la patte gauche est réputée attirer les clients, et la droite favoriser la bonne fortune (l’inverse est aussi vrai). Il arrive aussi que le chat lève les deux pattes. Une fête a lieu chaque année le 29 septembre qui honore les manekineko et leurs kami. Ajoutons qu’un manekineko noir (tel est celui de Malraux) doit apporter la santé et écarter les esprits mal intentionnés.

L’origine du manekineko et de sa fonction de porte-chance est liée à des légendes. La plus célèbre raconte comment des samouraïs furent sauvés de la foudre par un chat. Celui-ci les salua de sa patte alors qu’ils passaient. Etonnés (comme Max Torrès), ils firent un détour vers lui. A ce moment la foudre frappa l’endroit précis où ils se seraient trouvés s’ils avaient continué leur chemin.

manekineko
manekineko noir

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Emmanuel d’Astier et Malraux
dans le bureau du ministre en 1967
Détail de la photo précédente.
Le manekineko de la rue de Valois

Entre Balthus et Malraux, le chat a une longue histoire. Les deux hommes sont épris également de l’animal qu’ils dotent d’un sens symbolique particulièrement marqué. On connaît Mitsou le chat (1920), Thérèse rêvant (1938) ou Le Chat de la Méditerranée (1949) que l’on a pu voir à Martigny en 2008. (Plus de 300 chats émaillent l’œuvre du peintre.) On connaît moins la mauvaise humeur que Balthus manifesta à la vue d’un chat-dyable que Malraux avait dessiné devant lui en 1946. L’anecdote est rapportée par Jean Starobinski qui assistait à la rencontre. C’est que Malraux s’était aventuré dans un domaine que se réservait le «roi des chats». En effet, deux chats ne chassent pas dans le même territoire.

[A suivre]

Balthus  

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Bibliographie :

  • BAUDELAIRE, Charles : Œuvres complètes, 2 t., éd. de C. Pichois, Paris, Gallimard, 1975 et 1976, (coll. «Bibliothèque de la Pléiade», nos 1 et 7).
  • BESKOW, Nina : Malraux sous le regard de Gisèle Freund, Paris, éd. Nina Beskow, 1996. Ouvrage réunissant des photographies d'André Malraux par Gisèle Freund, à l'occasion de l'exposition «Malraux sous le regard de Gisèle Freund» organisée par la Galerie nationale du Jeu de paume, du 7 octobre au 1er décembre 1996.
  • BOUVIER, Nicolas : Routes et Déroutes, entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall, Genève, Metropolis, 1992.
  • BUISSON, Dominique : Le Chat vu par les peintres. Inde, Corée, Chine, Japon, Paris – Lausanne, Vilo – Edita, 1988.
  • CARROLL, Lewis : Œuvres, éd. de J. Gattégno, Paris, Gallimard, 1990, (coll. «Bibliothèque de la Pléiade», n° 365).
  • CLAIR, Jean; RADRIZZANI, Dominique [édit.] : Balthus, 100e anniversaire, Martigny, Fondation Pierre Gianadda, 2008. Catalogue de l’exposition du même nom, présentée du 16 juin au 23 novembre 2008 à la Fondation Gianadda, Martigny (Suisse).
  • DELORT, Robert : «L’Etrange destin des chats», L’Histoire, n° 57, juin 1983, p. 44-56.
  • HOFFMANN, E. T. A. : Le Chat Murr [1819], trad. par A. Béguin, Paris, Gallimard, 1980 [1943], (coll. «L’Imaginaire», n° 54).
  • STAROBINSKI, Jean : «Malraux, Balthus et l'idée du chat», Du. Die Zeitschrift der Kultur, n° 9, 1992 : «[Balthus]», p. 18.
  • VIRCONDELET, Alain : Les Chats de Balthus, Paris, Flammarion, 2003.
  • VITOUX, Frédéric; BOULDOUYRE, Alain : Dictionnaire amoureux des chats, Paris, Plon – Fayard, 2008, (coll. «Dictionnaires amoureux»).
  • VITOUX, Frédéric; FOUCART-WALTER, Elisabeth, Chats, Paris, Flammarion, 2007, (coll. «Carnets du Louvre»).
cp / 15 mars 2009
© «www.malraux.org», Présence d’André Malraux sur la Toile, 2009.
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