E/1949.07. — André et allii : «A la découverte du RPF» (4e conversation avec J. Burnham)

E/1949.07. — André Malraux et allii : «A la découverte du RPF : entretiens avec A. Malraux, J. Soustelle, G. Palewski et A. Diethelm», avec Bertrand de la Salle, La Revue de Paris [Paris], n° 7, juillet 1948, p. 114-123. L'entretien de Malraux se trouve p . 116-117 ; ici : p. 4-5 et 13.


 

André Malraux et allii

 

A la découverte du R.P.F.
Entretiens avec A. Malraux, J. Soustelle, G. Palewski et A. Diethelm
Transcriptions de compte rendu de Bertrand de La Salle

 

Intervention d’André Malraux :

Extrait 1

Selon Malraux, toutes les structures sociales dont nous aurions pu être les héritiers paisibles sont en voie d'effondrement. Si on ne le sent pas, si on le croit pas, si on ne partage pas cette conviction, alors le gaullisme doit paraître tout simplement dépourvu de signification. Mais si on a conscience de ce processus d'effondrement, alors on peut se proposer d'y répondre par un grand effort de volonté, tendant à la mise au jour des structures nouvelles destinées à remplacer les anciennes.

— La volonté peut beaucoup, dit-il, mais il faut d'abord prendre conscience. Il y a des gens qui n'ont pas conscience que l'économie de 1850 n'existe plus. Je leur dis : je ne sais si l'on parviendrait à rétablir l'économie de 1850; mais rendez vous compte que ce serait plus difficile que d'établir les principes de l'économie de 1950.

— Vous avez dit à Burnham que l'Europe souffrait d'une crise de conscience comparable à celle qui marqua la fin du paganisme romain…

— On mesure la mauvaise conscience au fait que les privilèges cessent d'être tenus pour légitimes.

— C'est ce qui est arrivé à l'aristocratie française à la veille de la Révolution.

— Oui et c'est ce qui arrive à l'Europe aujourd'hui. Il n'y a plus que deux pays dans le monde où les privilèges soient acceptés comme légitimes, les Etats-Unis et la Russie. L'URSS n'est pas, pour les Russes, une société sans classes, mais une société qui admet la légitimité des privilèges parce qu'elle admet, à tort ou à raison, qu'il y a égalité au départ.

— Est-ce que vous attribuez la force de propagation du gaullisme dans les masses au prestige des souvenirs de la Résistance.

Si je demande cela, c'est que je ne puis simplement pas croire que les milliers d'adhérents du R.P.F. soient mus par les rapprochements qu'on peut faire entre notre temps et la décadence de l'Empire romain.

— Je crois, répond Malraux, que l'influence exercée par les souvenirs, même glorieux, est importante, mais secondaire. Ce qui compte, c'est le futur. Je crois à l'existence, dans un vieux pays comme la France, d'un instinct national redevenu très puissant, auquel les communistes font d'ailleurs appel. Le plus obscur adhérent est un homme qui a conscience des forces de dissociation et de la nécessité de lutter contre elles, même s'il ne peut pas raisonner ce qu'il éprouve. Qu'est-ce que la France d'aujourd'hui ? Un pays où aucun travail, du haut en bas, du manuel à l'intellectuel, n'a sa récompense, tandis que s'engraisse tout ce qui peut jouer un rôle d'intermédiaire. La France glisse vers un état social à l'orientale, à la chinoise. Le pays en a conscience. Qu'est-ce qu'un pays où il ne peut pas y avoir de défense nationale, pas de monnaie, pas de budget ? Voilà les vérités tangibles qui amènent au R.P.F. sa clientèle.

— Je vois que le mobile national est très puissant chez vous, dis-je. Excusez l'indiscrétion de ma question, mais en a-t-il toujours été de même ou bien le choc ressenti au moment de la défaite est-il à l'origine ?

Il a cette jolie réponse sensible.

— Les intellectuels sont-ils portés plus que d'autres à s'attacher à leur patrie quand elle est vulnérable ?

 

Extrait 2

Mais cédons à nouveau la parole à Malraux :

— Voici ce que j'ai dit à Burnham : «Le vrai libéralisme dans l'ordre spirituel n'exclut pas la volonté, il est fondé sur elle». D'autre part, chercher aujourd'hui la protection de la liberté par une structure politique du type prétendument libéral – c'est-à-dire habituellement opportuniste et à mes yeux liée au XIXe siècle – me paraît pure folie. Cette sorte de libéralisme politique ne mène qu'à des Fronts nationaux, c'est-à-dire à la confusion. Il ne peut pas y avoir de fair-play dans des alliances entre libéraux et communistes.

Chaque époque a son type d'homme. Je crois que nous allons vers un type d'homme nouveau qui combinera l'énergie militante de l'homme d'action avec le maximum d'affranchissement intellectuel et culturel. Vers une sorte de héros libéral. Naturellement ceci est peut-être un mythe, en tout cas une vue personnelle.

 

Télécharger le texte de Bertrand de la Salle.

 

burnham3