L/1967.09.30 — André Malraux, «Les grandes pages des «Antimémoires» – prépublication

L/1967.09.30 — André Malraux, «Les Grandes Pages du livre de Malraux. Premier Dialogue avec le Général. Face au géant Mao», Paris-Match [Paris], n° 964, 30 septembre 1967, p. 46-57. Pré-originale.


 

André Malraux

 

Les grandes pages des Antimémoires

Par autorisation spéciale de l'auteur

 

Ce n'est pas une analyse. Ce n'est pas un «digest». C'est du Malraux que vous allez lire. André Malraux le romancier avait cessé d'écrire depuis que la Gestapo avait détruit trop de pages de son dernier manuscrit qui devait s'appeler La Lutte avec l'ange. André Malraux l'historien d'art avait aussi gardé le silence depuis La Métamorphose des dieux il y a dix ans. Un incident a décidé en 1965 le ministre des Affaires culturelles à redevenir écrivain. Les médecins lui ordonnent alors de se reposer. Il décide de voyager et de revenir dans cet Extrême-Orient qui a fasciné sa jeunesse. C'est là qu'il commence à écrire ce qu'il va appeler ses Antimémoires. Pourquoi «Antimémoires» ? Parce que selon ses propres mots : «que m'importe ce qui n'importe qu'à moi». Ces Antimémoires sont un livre qui ne se raconte pas. Un livre où tous les Malraux, l'aventurier, le héros, le romancier, le visionnaire de l'art comme le familier des « princes » de ce monde, semblent dialoguer ensemble sur la vie – la vie en face de la mort – et sur la condition humaine. André Malraux a autorisé Paris Match à publier des pages essentielles de ce livres qui est un événement dans l'histoire de la littérature et qui, cette semaine, sort en librairie (premier jour : 40000 exemplaires vendus). Les six passages des Antimémoires que vous lirez ici se situent en 1940 (conversation avec le futur aumônier du Vercors) ; en 1944 (face au peloton des SS et dans la prison de la Gestapo), en 1945 (première rencontre avec de Gaulle), en 1965 (dialogue avec Mao Tsé-toung) ; puis de nouveau en 1944 (découverte en plein maquis de la grotte de Lascaux).

 

Extrait 

Les sentiments qui me lient au général de Gaulle étaient déjà anciens, bien que le récit traditionnel de notre première rencontre soit inventé : le général n'a certainement pas dit de moi, en Alsace, la phrase que Napoléon prononça sur Goethe, car, en Alsace, le colonel Berger n'a jamais été présenté au général de Gaulle. Il m'a reçu pour la première fois au ministère de la Guerre, après mon discours au congrès du Mouvement de libération nationale…

J'habitais à Boulogne, la grande maison style hollandais où, plus tard, la petite Delphine Renard faillit être aveuglée par les explosions de l'O.A.S. Sans doute était-il neuf heures passés, car le soir d'été se changeait en nuit au-dessus d'un fortin-guérite construit par les Allemands à l'angle du jardin. Le téléphone sonna.

– J'ai une communication importante à vous faire, dit l'un de mes interlocuteurs habituels. Pouvez-vous me recevoir dans une heure ou deux ?

– Entendu.

– Je passerai vers onze heures.

A onze heures, la voiture militaire de celui qui m'avait téléphoné s'arrêta devant la maison. J'allai ouvrir. Nous étions seuls. Il ne franchit pas le seuil du vaste atelier encore mal éclairé.

– Le général de Gaulle vous fait demander, au nom de la France, si vous voulez aider.

La phrase était singulière. Pourtant, à Londres, l'un des premiers discours du général aux officiers avait été à peu près : «Messieurs, vous savez où est votre devoir.» Et tel était aujourd'hui le ton.

– La question ne se pose évidemment pas, répondis-je.

– Je vous dirai l'heure demain.

Il me serra la main. La voiture, qui avait tourné, contourna le menu fortin et disparut vers la Seine.

J'étais étonné. Pas trop : j'ai tendance à me croire utile…

…Je fus introduit quand l'heure sonnait : de grandes cartes d'état-major aux murs donnaient à la pièce austère une atmosphère de travail. Il me fit signe de m'asseoir à droite de son bureau.

J'avais conservé un souvenir précis de son visage : vers 1943, Ravenel, alors chef des groupes francs, m'avait montré sa photo parachutée. En buste ; nous ne savions pas même que le général de Gaulle était très grand. J'avais pensé aux délégués du tiers état stupéfaits lorsqu'ils avaient vu pour la première fois Louis XVI ; jusqu'en 1943, nous n'avions pas connu le visage de l'homme sous le nom duquel nous combattions.

Je ne le découvrais pas, je découvrais ce par quoi il ne ressemblait pas à ses photos. La vraie bouche était un peu plus petite, la moustache un peu plus noire. Et le cinéma, bien qu'il transmette maintes expressions, n'a transmis qu'une seule fois son regard dense et lourd : beaucoup plus tard, lorsque dans un entretien avec Michel Droit, il regarde l'appareil de prise de vues, et semble alors regarder chacun des spectateurs.

– D'abord le passé, me dit-il.

 

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Page de couverture, première et deuxième pages des pré-publications.

 

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