art. 223, juillet 2018 | document • Quelques apologues de Nârada, par H. Zimmer (1951)

Heinrich Zimmer, Mythes et symboles dans l'art et la civilisation de l'Inde, traduction et préface de Louis Renou, Paris, Payot, 1951, (coll. «Bibliothèque historique), p. 34-40.


 

 

P. 38-40, l’apologue que Malraux avait «traduit du sanscrit».

 

Ceci est une version littéraire du mythe, datant du Moyen Âge. L'histoire est racontée de nos jours encore dans l'Inde comme une sorte de conte de nourrice, elle est familière à beaucoup dès l'enfance. Au XIXe siècle, le saint du Bengale Ramakrishna s'est servi de la forme populaire du conte comme d'une parabole dans son enseignement. Le héros, ici encore, en était Nârada, le dévot modèle. Par des austérités prolongées et des pratiques dévotieuses il avait gagné la faveur de Vishnu. Le dieu était apparu devant le saint dans son ermitage et lui avait accordé l'accomplissement d'un souhait. «Montre-moi le pouvoir magique de ta mâyâ», avait demandé Nârada, et le dieu avait répondu : «J'accepte. Viens avec moi»; mais avec ce même sourire ambigu sur ses lèvres à courbure gracieuse.

De l'ombrage plaisant du bosquet d'ermitage lui servant d'abri, Vishnu conduisit Nârada à travers une étendue de terre dénudée, qui brûlait comme du métal sous l'ardeur impitoyable d'un soleil torride. Ils eurent soif bien vite. A quelque distance, dans la lumière éblouissante, ils aperçurent les toits de chaume d'un petit hameau. Vishnu demanda : «Veux-tu aller là-bas me chercher un peu d'eau ?»

«Certainement, Maître», répliqua le saint, qui se mit en marche vers le groupe de huttes au loin. Le dieu s'arrêta à l'ombre d'un rocher pour attendre son retour.

Quand Nârada eut atteint le hameau, il frappa à la première porte. Une belle jeune fille lui ouvrit et le saint homme éprouva quelque chose qu'il n'avait jamais vu, même en rêve : il fut ensorcelé par ses yeux, qui ressemblaient à ceux de son divin Maître et ami. Il resta immobile, regardant fixement, oubliant pourquoi il était venu. La fille, aimable et simple, lui souhaita la bienvenue. Sa voix était comme un nœud d'or passé autour du cou de l'étranger. Comme  dans un rêve, il entra.

Les occupants de la maison se montrèrent pleins de respect pour lui, sans être le moins du monde embarrassés. Il fut reçu avec honneur, comme un saint homme, mais point exactement comme un étranger; bien plutôt, comme une vieille et vénérable connaissance qui aurait été absente pour longtemps. Nârada demeura avec eux, impressionné par leur attitude digne et réconfortante; il se sentait tout à fait comme chez lui. Personne ne lui demanda ce qu'il était venu faire; c'est comme s'il avait appartenu à la famille depuis un temps immémorial. Et, après une certaine période, il demanda au père la permission d'épouser la fille : c'était précisément ce à quoi chacun dans la maison s'attendait. Il devint membre de la famille et partagea les charges séculaires et les joies simples de la vie paysanne.

Douze années passèrent; il avait eu trois enfants. Quand son beau-père mourut, il devint le chef de la famille, héritant des terres et les administrant, gardant le bétail et cultivant les champs. La douzième année, la saison des pluies fut extraordinairement violente : les cours d'eau gonflèrent, les torrents dévalèrent les montagnes et le petit village fut inondé par un déluge soudain. Durant la nuit les huttes de paille et le bétail furent emportés et tout le monde s'enfuit.

D'une main soutenant sa femme, de l'autre conduisant deux de ses enfants, le plus petit étant sur son épaule, Nârada partit en hâte. Courant de l'avant dans les ténèbres épaisses, fouetté par la pluie, il allait à travers la boue glissante, titubant dans le remous des eaux. Sa charge était plus qu'il n'en pouvait endurer avec le courant qui l'entraînait lourdement. A un moment, il trébucha et l'enfant glissant de son épaule disparut dans la nuit grondante. Avec un cri de désespoir, Nârada lâcha les autres enfants pour rattraper le plus petit, mais il était trop tard. Dans l'intervalle, le flot avait entraîné rapidement les deux autres et arraché sa femme à son côté avant même qu'il pût réaliser le désastre; perdant pied, il fut précipité la tête la première dans le torrent, telle une bûche. Inconscient, Nârada vint échouer enfin sur un petit rocher. Quand il reprit connaissance, il ouvrit les yeux sur une vaste étendue d'eau boueuse et ne sut que pleurer.

«Mon enfant !» Il entendit une voix familière, son cœur faillit cesser de battre. «Où est l'eau que tu es parti chercher pour moi ? J'ai attendu plus d'une demi-heure.»

Nârada se retourna, au lieu d'eau il aperçut le désert qui brillait dans le soleil de midi. Il vit le dieu se tenant à ses côtés. Les lèvres cruelles de la bouche fascinante, souriant encore, s'entrouvrirent pour poser avec douceur la question : «Comprends-tu maintenant le secret de ma mâyâ ?»

 

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