le «Vieux de la Montagne» – article

Le Vieux de la Montagne

Guyard note que l'évocation du «Vieux de la Montagne» est chez Malraux un «souvenir nervalien». Bien entendu, Nerval évoque cette figure dans Voyage en Orient. Cependant sa source est certainement plus diversifiée. Le souvenir, s'il ne vient ni de Marco Polo ni de Joinville, peut aussi avoir son origine chez Rimbaud («Voici le temps des Assassins.»), Baudelaire, Michelet ou Barrès – si ce n’est dans certains mythes chinois.
 
Au temps des croisades, on appelait indifféremment «Seigneur de la Montagne» (ou, par une erreur d'interprétation du mot Senior, «Vieux de la Montagne») Rashid el Din Sinan, grand maître de la secte ismaïlienne des Assassins, résidant à Alamût au XIIe siècle, en Perse, ou l'un de ses vassaux de Syrie à qui rendirent visite Henri de Champagne et une ambassade de Saint Louis. L'expression désignait un chef militaire et religieux au pouvoir si étendu et si total qu'il considérait lui-même qu'il «n'avait pas de nom». Il dédaignait tout «titre de puissance territoriale ou militaire comme prince, mélic ou émir» parce qu'il «ne dirigeait pas une principauté, ni une province […], mais un Ordre, une confrérie, au-dessus des Etats». Devant lui, rapporte Joinville, un héraut criait : «Tournés-vous de devant celi qui porte la mort des roys entre ses mains.» La démonstration qu'il fit de son pouvoir au comte Henri de Champagne, roi d'Acre durant la troisième croisade, est devenue légendaire tout comme son rôle dans l'histoire. 
 
Lors de l'escale d'Aden, Malraux avait évoqué la figure de légende du «Vieux de la Montagne» (Le Miroir des limbes, Œuvres complètes, t. III, «Pléiade», p. 67) puis avait appliqué l'expression à Trotski (p. 325), que ses fidèles appelaient «respectueusement» «le Vieux» — comme Hô Chi Minh.  A partir de l'épisode chinois, Malraux va réserver l'expression à Mao Zedong dont la puissance de signification est totale à ses yeux. Mao n'est peut-être pas étranger lui-même à ce choix puisqu'il rappelle dans un discours de 1945 la légende de Yu Gong, le Vieux Yu, qui parvint, par sa ténacité remarquable, à déplacer deux montagnes grâce à l'assistance du Ciel, ému par sa persévérance. Et Mao la résumera encore dans son Petit livre rouge, assortie d'une application à ses ambitions de révolution : «Aujourd'hui, il y a également deux grosses montagnes qui pèsent lourdement sur le peuple chinois : l'une est l'impérialisme, l'autre le féodalisme. Le Parti communiste chinois a décidé depuis longtemps de les enlever. Nous devons persévérer dans notre tâche et y travailler sans relâche, nous aussi nous arriverons à émouvoir le Ciel. Notre Ciel à nous n'est autre que la masse du peuple chinois. Si elle se lève tout entière pour enlever avec nous ces deux montagnes, comment ne pourrions-nous pas les aplanir ?» Alain Peyrefitte qui commente cette histoire traduit ce «Yu Gong de la montagne du Nord» par «Vieux de la montagne». La version la plus célèbre de l'histoire du Vieux Yu se trouve dans Liezi, V, III.  
 
Les notions de vieillesse, de pouvoir et de montagne sont associées, dans la Chine taoïste, à l'expression et au sens de l'«homme des montagnes», du «saint» (le Tchen jen ou le Cheng jen, c'est-à-dire l'«homme véritable», «saint», littéralement l'«homme en montagne»). Elle désigne le sage «entré en montagne», celui qui a surmonté et vaincu tous les dangers du monde et a atteint les lieux soustraits à la condition humaine, le Kunlun shan «situé au-dessus du Yin et du Yang». Il a mis ses pas dans ceux de Yu, l'empereur créateur mythique et atteint «la racine et le noyau du Ciel et de la Terre, la base et la trame des dix mille résolutions». Il est le «régulateur central» qui délimite l'univers, le fixe et le gouverne sur l'axe du monde. Il est le «Pilier du ciel», «auquel on accède difficilement, qu'il faut gravir étage par étage (trois étages, qui correspondent aux trois hiérarchies spirituelles), et est défendu par des murs, abritant des labyrinthes.» Le Cheng jen vit dans un état d'immortalité qui le place loin au-dessus des hommes liés à la terre, et prend part à la vie des êtres aériens — puisqu’il ne peut y avoir d'immortalité que dans le Ciel. C'est d'ailleurs très nettement en relation avec ce «ciel d'immortalité» que Malraux nomme Mao le «Vieux de la Montagne» dans Le Miroir des limbes, p. 422-423 : «Pendant que l'auto s'éloigne, la distance qui le sépare de ses compagnons augmente. […] Le cérémonial de la Chine éternelle ne m'a pas quitté. […] Je ne vois plus son visage, mais seulement sa silhouette massive d'empereur de bronze, immobile devant le costume blanc de l'infirmière. Des houppes soyeuses de mimosas tourbillonnent comme des flocons; au-dessus, un avion brillant passe en ligne droite. Avec le geste millénaire de la main en visière, le Vieux de la Montagne le regarde s'éloigner, en protégeant ses yeux du soleil.»
 
cp – 9 juin 2009
© «www.malraux.org», Présence d’André Malraux sur la Toile, 2009.
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le Vieux de la Montagne
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Hasan-i Sabbâh (XIe-XIIe s.) passe aussi pour être Chayr al-Jabal, c’est-à-dire le «Vieux de la montagne»,exerçant un pouvoir absolu à partir de sa forteresse de Alamût.
 

 

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La forteresse du «Vieux de la montagne», Rashid el Din Sinan ou son prédesseur Hasan-i Sabbâh, à Alamût («nid d’aigle») en Iran septentrional.
 
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Scènes de l’histoire du Vieux Yu de la montagne.
 

 
Eléments de bibliographie :
  • Barrès, Un jardin sur l'Oronte, in Romans et Voyages, éd. par V. Rambaud, t. II, Paris, Laffont, 1994, (coll. «Bouquins»). Voir p. 745.
  • Barrès, Une enquête au Pays du Levant, t. I, Paris, Plon, 1923, ch. XII-XIII.
  • Baudelaire, Paradis artificiels, in Œuvres complètes, éd. de C. Pichois, t. I, Paris, Gallimard, 1975, (coll. «Bibliothèque de la Pléiade»). Voir p. 404.
  • Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, in Œuvres complètes, t. II, éd. de C. Pichois, Paris, Gallimard, 1976, (coll. «Bibliothèque de la Pléiade»). Voir p. 711.
  • B. Bouthoul, Le Grand Maître des Assassins, Paris, Colin, 1936, (coll. «Ames et visages»). Voir p. 202, 143 et 190-191.
  • Pierre Brocheux, Hô Chi Minh, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 2000, (coll. «Références facettes»). Voir p. 33.
  • Pierre Broué, Trotski, Paris, Fayard, 1988. Voir p. 925.
  • Paul Demiéville, «La Montagne dans l'art littéraire chinois», in Choix d'études sinologiques (1921-1970), Leiden, éd. Brill, 1973, p. 364-389.
  • René Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem, t. 3 : La Monarchie musulmane et l'anarchie franque, Paris, 1936. Voir p. 133-135 et 516-518.
  • Eric Jauffret, «Les Assassins descendent le la montagne», Notre Histoire, n° 32, mars 1987, p. 11-16.
  • Joinville, Histoire de Saint Louis, in Historiens et chroniqueurs du moyen âge, éd. d'Albert Pauphilet et d'Edmond Pognon, Paris, Gallimard, 1952, (coll. «Bibliothèque de la Pléiade»). Citation : p. 303.
  • Liezi, Le vrai classique du vide parfait, in Philosophes taoïstes, [t. Ier], éd. de René Etiemble, Paris, Gallimard, 1980, (coll. «Bibliothèque de la Pléiade»). Voir p. 478-479.
  • Mao Zedong, Citations du Président Mao Tsé-Toung, Pékin, éditions en langues étrangères, 1966. Citation : p. 221-223.
  • Marco Polo, La Description du monde, éd. et trad. de Pierre-Yves Badel, Paris, LGF, 1998, (coll. «Le Livre de poche», no 4551, série «Lettres gothiques»). Voir p. 119-121.
  • Michelet, «[Le Moyen Age]», (Histoire de France, livre IV), Paris, Laffont, 1981, (coll. «Bouquins»). Voir p. 259.
  • Nerval, Voyage en Orient, in Œuvres complètes, t. II, éd. de J. Guillaume et C. Pichois, Paris, Gallimard, 1984, (coll. «Bibliothèque de la Pléiade»). Voir p. 528 et 521.
  • Alain Peyrefitte, Quand la Chine s'éveillera…  …le monde tremblera. Regards sur la voie chinoise, Paris, Fayard, 1973. Voir p. 13-14 et 29-30.
  • Rimbaud, «Matinée d'ivresse», dans Illuminations, in Œuvres complètes, éd. par A. Adam, Paris, Gallimard, 1972, (coll. «Bibliothèque de la Pléiade»). Citation p. 131.
  • Isabelle Robinet, Méditation taoïste, Paris, Michel, 1979, (coll. «Spiritualités vivantes»). Voir p. 71-72 et 271-273 pour le Cheng jen.
  • Denis de Rougemont, «La Voie de l'aventure», La Table ronde, n° 109, janvier 1957, p. 9-22.