«Venise» de Nietzsche – article

Le Miroir des limbes, I, I, Œuvres complètes, «Pléiade», p. 27-29.

Walter Berger, à son neveu Vincent (le père narrateur des Noyers de l’Altenburg) :

«On m’a rapporté que vous aviez naguère consacré un de vos cours à mon ami Friedrich Nietzsche, après ce ces… Turcs ? J’étais à Turin – à Turin, par hasard… – quand j’appris qu’il venait d’y devenir fou. Je ne l’avais pas vu : j’arrivais. Overbeck, prévenu, tomba, si j’ose dire, de Bâle chez moi : il devait emmener le malheureux d’urgence, et n’avait pas même d’argent pour les billets. Comme toujours ! Vous… connaissez le visage de Nietzsche (Walter indiqua le portrait derrière lui); mais les photographies ne transmettent pas son regard : il était d’une douceur féminine, malgré ses moustaches de… croque-mitaine. Ce regard n’existait plus…»
[…]
«Quand Overbeck, bouleversé, avait crié “Friedrich !” le malheureux l’avait embrassé, et, aussitôt après, demandé d’une voix distraite : “Vous avez entendu parler de Friedrich Nietzsche ?” Overbeck le désignait maladroitement. “Moi ? non, moi, je suis bête…”»
[…]
«Puis, Friedrich avait parlé des solennités qu’on préparait pour lui. Hélas !… nous l’avons emmené. Par bonheur nous avions rencontré un ami d’Overbeck, un… dentiste, qui avait l’habitude des fous… Je n’avais pas beaucoup d’argent disponible, nous avons dû prendre des places de troisième classe… Le voyage était long, de Turin à Bâle. Le train était quasi plein de pauvres gens, d’ouvrier italiens. Les logeurs ne nous avaient pas laissé ignorer que Friedrich était sujet à des accès furieux. Enfin, nous avons trouvé trois places. Je suis resté debout dans le couloir, Overbeck s’est assis à la gauche de Friedrich; Miescher, le dentiste, à sa droite; à côté il y avait une paysanne. Elle ressemblait à Overbeck, le même visage de grand-mère… De son panier, une poule sortait sans cesse la tête; la femme la renfonçait. C’était à l’emporter – je dis : à s’emporter ! Que devait-ce être pour un… malade ! J’attendais quelque incident déplorable.
«Le train s’engagea dans le tunnel du Saint-Gothard, qui venait d’être achevé. Son parcours durait alors trente-cinq minutes – trente-cinq minutes – et les wagons de troisième classe étaient sans lumière. Malgré le bruit de ferraille du train, j’entendais les coups de bec de la poule sur l’osier, et j’attendais. Que faire devant une crise survenue dans cette obscurité ?
[…]
«Et tout à coup – vous… n’ignorez pas que nombre de textes de Friedrich étaient encore inédits – une voix commença de s’élever dans le noir, au-dessus du tintamarre des essieux. Friedrich chantait – avec une articulation normale, lui qui, dans la conversation, bredouillait – il chantait un poème inconnu de nous; et c’était son dernier poème, Venise. Je n’aime guère la musique de Friedrich. Elle est médiocre. Mais ce chant était… eh bien, mon Dieu ! sublime.»

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*

 

Friedrich Nietzsche rédige son poème «Venise» en 1888. Il le recopie immédiatement dans Ecce homo, en notant cette phrase devenue célèbre : «Wenn ich ein andres Wort für Musik suche, so finde ich immer nur das Wort Venedig» («Quand je cherche un autre mot pour musique, je ne trouve jamais que Venise.»)

Voici «Venidig» suivi de la traduction du poème par Guy de Pourtalès, puis de celle de Georges Ribemont-Dessaignes.

Venedig
An der Brücke stand
jüngst ich in brauner Nacht.
Fernher kam Gesang :
goldener Tropfen quoll’s
über die zitternde Fläche weg.
Gondeln, Lichter, Musik —
trunken schwamm’s in die Dämmrung hinaus…

Meine Selle, ein Saitenspiel,
sang sich, unsichtbar berührt,
heimlich ein Gondellied dazu,
zitternd vor bunter Seligkeit.
— Hörte Jemand ihr zu ?…

Venise
Accoudé au pont,
j’étais debout dans la nuit brune
De loin, un chant venait jusqu’à moi.
Des gouttes d’or ruisselaient
sur la face tremblante de l’eau.
Des gondoles, des lumières, de la musique.
Tout cela voguait vers le crépuscule.
Mon âme, l’accord d’une harpe,
se chantait à elle-même,
invisiblement touchée,
un chant de gondolier,
tremblante d’une béatitude diaprée.
— Quelqu’un l’écoute-t-il ?

Venise
Accoudé au pont,
J’étais dans la nuit sombre
Quand s’en vint un chant :
Deux gouttes d’or ruisselaient
Sur la tremblante surface,
Gondoles, lumières, musiques,
Cela flottait dans l’ivresse du crépuscule…

Mon âme, un accord de lyre,
Chantait pour elle, invisiblement touchée,
Un chant secret de gondolier,
Tremblant d’une félicité diaprée —
Mais quelqu’un l’écoutait-il ?

Dans Les Noyers de l’Altenburg, Malraux reprend une anecdote qu’il a vraisemblablement trouvée chez Guy de Pourtalès ou mieux chez E. F. Podach : emmené de Turin à Bâle par Franz Overbeck (et le dentiste allemand Miescher, précise Podach), Nietzsche délirant chante son «admirable» «Venise» durant la longue et obscure traversée du tunnel du Saint-Gothard. C’était en janvier 1889.

Madeleine Malraux doute que le poème ait jamais été mis en musique par le philosophe. Le caractère «admirable» de l’hymne est aussi suspect : selon la pianiste, à qui André avait fréquemment demandé de jouer de la musique du philosophe, Nietzsche composait du «mauvais Bizet ou du Chabrier médiocre». Lui-même se considérait d’ailleurs comme un «musicastre malchanceux».

On connaît une première version de la mise en scène du chant de Nietzsche chez Malraux, bien qu’aucun manuscrit connu n’en rende compte. C’est Jean-Baptiste Jeener, compagnon de captivité de Malraux à Collemiers (août – octobre 1940), qui rapporte ce qu’il aurait entendu de Malraux :

«Nietzsche était devenu fou. Deux de ses amis partirent pour la Côte d’Azur afin de le ramener dans sa patrie.
«Lorsqu’ils entrèrent dans sa chambre, il était assis dans un grand fauteuil et regardait la mer.
«Les deux hommes vinrent s’asseoir de chaque côté de lui.
«Le silence leur parut interminable.
«Mais, tout à coup, Nietzsche toujours immobile parla : “Connaissez-vous M. Nietzsche?” demanda-t-il.
«Il n’écouta pas la réponse.
«Plus tard, il le ramenèrent. Pour ménager sa solitude, ils louèrent pour lui seul un compartiment et s’installèrent à côté.
«Le train entra dans le long tunnel qui l’enferme, en quittant la Côte. C’est alors qu’ils entendirent une voix, celle de Nietzsche, qui chantait. Le chant était grave, magnifique, insolite en ce lieu. Ils écoutèrent. Puis, tout à coup, fébrilement, essayèrent d’en noter les paroles. C’était le “chant des fontaines”.
«Ce texte était déjà entre les mains de l’éditeur et c’est la musique qui maintenant, est irrémédiablement perdue…»
Le texte fait sans doute allusion au «Chant de la nuit» d’Ainsi parlait Zarathoustra : «Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante.»

 

Voici la version de Guy de Pourtalès :

«Comme [à Turin, en 1888] on célébrait en grande pompe les funérailles du prince-amiral Eugène de Savoie-Carignan, Nietzsche vit défiler sous sa fenêtre les officiers, les dignitaires, les diplomates, toute la Cour. Il crut assister à ses propres obsèques, courut se mêler à la foule, affirma qu’il était le Cardinal Antonelli. Puis, se précipitant vers la gare, il accosta les passants : “Soyez contents, leur dit-il, je suis Dieu. J’ai pris ce déguisement.”
«Tout ce qu’il a haï et submergé au fond de soi, lui monte à la bouche comme un vomissement. Epave lamentable, il rentre chez son logeur, exécute des danses de satyre, se jette sur le piano de Mlle Fino dont il écrase les touches en d’horribles dissonances. Enfin, le 9 janvier de l’année nouvelle (1889), Overbeck ouvre la porte et Nietsche se jette dans ses bras, lui adresse la parole en italien, puis se met à pleurer.
«L’ami fidèle emmena le dément sans que celui-ci opposât le moindre résistance. Durant le voyage qui l’éloignait pour toujours de la terre italienne, ils échangèrent à peine quelques paroles. Une fois seulement, Nietzsche se mit à chanter. C’était le chant du gondolier vénitien, que le poète venait d’insérer dans l’Ecce homo, et Overbeck fut frappé par l’admirable mélodie du fou.»
Et le texte d’Erich Friedrich Podach :
«Mais, par la suite, toute la présence d’esprit de Miescher ne fut pas de trop pour éviter des incidents fâcheux, par exemple dans le tohu-bohu de la gare de Turin où les trois hommes durent attendre une demi-heure le départ du train de deux heures vingt de l’après-midi, et pendant un arrêt de trois heures à Novare. Nietzsche s’était mis en tête de haranguer la foule et voulait embrasser tout le monde. Miescher parvint à le convaincre que toutes ces démonstrations n’étaient pas compatibles avec la dignité d’un si haut personnage et qu’il ferait sagement de garder un strict incognito.
«Pendant le trajet Nietzsche, sous l’influence du chloral, sommeilla presque sans interruption. Lorsqu’il venait à s’éveiller il chantait parfois à voix haute. Pendant que le train traversait le Saint-Gothard, au milieu de la nuit, Overbeck entendit un chant merveilleux, d’une mélodie vraiment étrange. Il se demandait où le malheureux chanteur, dont le cerveau était si obscurci, avait pu prendre ce texte d’une aussi limpide clarté et d’une beauté accomplie. Il ne l’apprit que plus tard : cette mélodie était le dernier poème de Nietzsche, Venise
 
Nietzsche est gravement dépressif depuis l’été 1881 (époque de «l’éternel retour», séjour à Sils-Maria). La crise est profonde en 1883 alors qu’il écrit son Zarathoustra. Il est à Nice durant l’hiver 1887-1888 (projet de l’Essai de Transmutation de toutes les valeurs.) Au printemps, il est à Turin et passe l’été à Sils-Maria. Dès septembre il est à nouveau à Turin. Le 3 janvier 1889, le délire est presque total. Alerté par la lettre que Jacob Burckhardt venait de recevoir du philosophe, encouragé par le dr Wille, chef de clinique de Bâle, Franz Oververck arrive à Turin le 8. Avec l’aide d’un dentiste nommé Miescher, Overbeck ramène Nietzsche à Bâle pour le faire soigner. La traversée du tunnel du Saint-Gothard (parcours qui durait alors 25 minutes – Malraux dit «35 minutes») eu lieu le 9 janvier 1889.  Il n’est pas avéré du tout qu’une quatrième personne («un certain Baumann» ou «un certain Walter Berger») aurait participé au pénible voyage.
 
Le dr Bauman, de Turin, avait examiné Nietzsche après la crise du 3 janvier. Son rapport que publie Podach propose ceci «Diagnostic : faiblesse du cerveau». Cependant ce dr Bauman n’a pas participé au voyage de Bâle. La clinique du dr Wille de Bâle où Nitezsche est interné a noté de son côté : «Le malade arrive à la clinique accompagné de M. le Professeur Overbeck et de M. Miescher.»
Le 17 janvier, la mère Nietzsche, arrivée à Bâle le 13, conduit son fils à la clinique d’Iéna, en compagnie d’un médecin bâlois et d’un infirmier. Le 21 mars 1890, Nietzsche, quoique non guéri, quitte Iéna pour vivre chez sa mère à Weimar. Il y meurt le 25 août 1900 et est inhumé à Röcken, son lieu de naissace.
 
cp / 13 juin 2009

 

Bibliographie

  • ANDLER, Charles, Nietzsche, sa vie et sa pensée, t. VI : La Dernière Philosophie de Nietzsche : le renouvellement de toutes les valeurs, Paris, Bossard, 1931.
  • BERNOUILLI, Carl Albrecht, Franz Overbeck und Friedrich Nietzsche. Eine Freundschaft, Iena, Eugen Dietrich, 1908.
  • GHRIST, Christophe, «L’Hymne de Nietzsche», Diapason, n° 420, novembre 1995, p. 36-37.
  • Jean-Baptiste JEENER, «Un préambule et… un K.G. nommé Malraux», in Paris-Soirs, portraits – souvenirs, Paris, éd. de Paris, 1958.
  • HALEVY, Daniel, Nietzsche, Paris, Hachette, 1986 [1944], (coll. «Pluriel», n° 8466).
  • HALEVY, Daniel, La vie de Friedrich Nietzsche, Paris, Calmann-Lévy, 1922 [1909].
  • Georges LIEBERT, «Nietzsche et la musique», postface à Nietzsche, Œuvres, t. II, éd. de J. Lacoste, aris, Laffont, 1993, (coll. «Bouquins»).
  • Friedrich NIETZSCHE, Ecce homo, in Werke, éd. critique de G. Colli et M. Montinari, t. VI, 3, Berlin, Walter de Gruyter, 1969.
  • Friedrich NIETZSCHE, Ecce homo, in Œuvres, t. II, trad. par H. Albert et J. Lacoste, Paris, Laffont, 1993, (coll. «Bouquins»).
  • Friedrich NIETZSCHE, Poésies, trad. de G. Ribemont-Dessaignes, Paris, éd. G.Lebovici, 1984.
  • Friedrich NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra, in Œuvres, t. II, trad. par H. Albert et J. Lacoste, Paris, Laffont, 1993, (coll. «Bouquins»). Le «Chant de la nuit» : p. 364-365.
  • OVERBECK, Franz, Souvenirs sur Nietzsche [1906], trad. de l’allemand par Jeanne Champeaux, Paris, éd. Allia, 1999.
  • PILLET, Claude, «Nietzsche, “Venise”, Gothard et Altenburg», in «Vingt Notes pour accompagner Le Miroir des limbes – 2e partie», Revue André Malraux review, vol. 34, 2007 : «Malraux en Corée», p. 163-166. 
  • PODACH, Erich Friedrich, L’Effondrement de Nietzsche, trad. de l’allemand par A. Vailland et J.-R. Kuckenburg, Paris, Gallimard, 1978 [1931], (coll. «Idées/Gallimard»). Texte cité : p. 116-117.
  • Guy de POURTALES, Nietzsche en Italie, Paris, Grasset, 1929. Anecdote citée : p. 222-223.
  • THORNBERRY, Robert S., «Le Chant de Nietzsche dans Les Noyers de l'Altenburg», Roman 20-50, n° 19, juin 1995 : «André Malraux, Les Noyers de l'Altenburg, La Condition humaine», textes réunis par Christiane Moatti, p. 49-59.
  • VERRECCHIA, Anacleto, La catastrofe di Nietzsche a Torino, Torino, Ainaudi, 1978 [1922], (coll. «Saggi», n° 598).
 
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 Vue de Turin à la fin du XIXe siècle  Vue de Iéna (2005)
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 Bâle, vue par Maurice Prendergast en 1889  A Iéna, Nietzsche malade
 
 
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Tombe de Nietzsche à Röcken, près de Leipzig (Land de Saxe-Anhalt)
 

 © «www.malraux.org», Présence d’André Malraux sur la Toile, 2009.

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