L/1974.02.16 — André Malraux : «Picasso, le Saturne de la métamorphose. I. L'Atelier du quai des Grands-Augustins», «Le Figaro»

L/1974.02.16 — André Malraux : «Picasso, le Saturne de la métamorphose. I. L'Atelier du quai des Grands-Augustins», Le Figaro [Paris], n° 9151, 16-17 février 1974, p. 11-12, (Le Figaro littéraire, n° 1448, 16 février 1974, p. I-II). Prépublication de pages de La Tête d'obsidienne. Inédit.


 

André Malraux

 

Picasso, le Saturne de la Métamorphose

I. L'atelier du quai des Grands-Augustins

 

Extrait 1

– Hein, c'est pas mal ? dit-il.

– Comme coup de poing dans l'estomac, c'est même sérieux. Savez-vous à quoi ça me fait penser ? Aux Demoiselles d'Avignon. Aussi à certaines photos de vos sculptures. C'est la «terre inconnue» de votre art.

– Pourquoi pas ? La peinture, c'est la liberté… A force de sauter, on peut retomber du mauvais côté de la corde. Mais si on ne risque pas de se casser la gueule, comment faire ? On ne saute pas du tout.

«Il faut réveiller les gens. Bouleverser la façon dont ils identifient ce qu'ils voient. Il faudrait créer des images inacceptables. Que les gens écument. Les forcer à comprendre qu'ils vivent dans un drôle de monde. Un monde pas rassurant. Un monde pas comme ils croient…»

Je me souviens du récit de sa première visite au Trocadéro : «Moi aussi, je pense que Tout, c'est inconnu, c'est ennemi.»

– Je ne savais pas que ces figures existaient depuis si longtemps.., répondis-je.

– J'ai peint les Amoureux aussitôt après l'autre guerre. Le Chapeau bleu, l'année dernière. Toutes celles-ci, à gauche, depuis quelques mois.

 Il sourit, ironique et inquiet :

– Qu'est-ce qu'elles veulent dire ?

Lorsqu'il prenait l'expression naïve (son air meunier-de-comédie, disait Braque) qui lui était chère pour mystifier ses interlocuteurs, il s'exprimait volontiers par interrogations : «Comment voulez-vous qu'une femme fasse une bonne nature morte avec un paquet de tabac, si elle ne fume pas ?» ou encore, bras écartés et mains ouvertes : «Puisqu'ils disent que je dessine aussi bien que Raphaël, pourquoi ils ne me laissent pas dessiner tranquille ?» Mais aussi : «Est-ce que nous allons nous décider à parler de la peinture ? Ah ! si j'étais artiste peintre !…» Et de continuer, avec une gravité soudaine et lasse : «Tout de même, avant de mourir, je voudrais deviner ce que c'est, la couleur…»

«Vous le savez mieux que moi, répondis-je. Elles veulent dire ce que rien d'autre ne pourrait dire. Toutes en chœur, elles le crient.»

J'ajoutai, non sans une admiration un peu amère : «Elles disent aussi : Ecrit sur les murs de la prison.» Et enfin que, depuis tant d'années, ces œuvres intraitables créaient un monde de peinture qui n'avait jamais existé ; évidemment très différent du monde architectural et cézannien du cubisme…

 

Extrait 2

– Ou de la déesse Machin. Mais l'amateur veut un nu de Picasso.

– Il le sera de toute façon, si j'arrive à nommer le nu. Bien sûr, c'est difficile. C'est la peinture. En peinture, les choses sont des signes ; nous disions des emblèmes, avant la guerre de quatorze… Qu'est-ce que ce serait, un tableau, si ce n'était pas un signe ? Un tableau vivant ? Ah ! bien sûr, si on était artiste peintre ! Mais quand on est seulement Cézanne, ou le pauvre Van Gogh, ou Goya, alors on peint des signes.

 Vous êtes d'accord, vous le chinois, non ?

 

Extrait 3

– Quand les gens veulent comprendre le chinois, ils pensent : il faut que j'apprenne le chinois, non ? Pourquoi, ils ne pensent jamais qu'il faut qu'ils apprennent la peinture ?

– Vous le savez bien. Ils pensent puisqu'ils jugent du modèle, ils peuvent juger du tableau. Ils commencent seulement aujourd'hui à se dire que le tableau n'imite pas toujours le modèle. A cause de vous, du cubisme, et des arts qu'ils commencent à découvrir, ceux des hautes époques, les arts sauvages, etc. Ces arts n'imitent pas de modèle non plus, ou pas trop. Dès que l'art gothique a cessé de s'expliquer par la maladresse, tout l'ancien système a été condamné à mort. Maintenant, les non-artistes, au Louvre, sont les gens qui admirent ce par quoi les tableaux sont ressemblants ; les artistes, ce par quoi ils ne sont pas…

 

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