La chronologie des Antimémoires est instable, même si elle tend à
épouser le fil du temps en réalité sans cesse subverti. A l'évidence, elle
n'est à aucun moment le guide-chant habituel des textes mémoriels.
L'incipit du livre, daté de « 1965, au large de la Crète » s'ouvre sur l'évasion,
en 1940, d'un « je » dont il n'y a aucune raison de douter qu'il est l'auteur.Malraux est né avec le siècle. Voilà donc l'histoire d'un homme « sans qualités », (comme l'Ulrich de Musil ?) qui commence à quarante ans.
Avant ? Rien. Pas d'enfance, pas d'adolescence, pas de débuts dans la vie,
pas d'apprentissage sentimental :
In médias res, « Je me suis évadé, en 1940, avec le futur aumônier du
Vercors ». « Le pacte autobiographique » de Philippe Lejeune est scellé, et
le récit mémoriel advient avec cet emploi du passé composé, le temps du
passé dans le présent : « Je me suis évadé » : l'événement a été si prégnant
que je m'en souviens comme si c'était aujourd'hui, au point que moi ,
Malraux, j'éprouve le besoin de l'écrire. L'ennui, c'est qu' à peine le pacte
mis en place – soit l'accord implicite entre l'auteur et son lecteur que le
premier va parler vrai -, on le voit mis à mal, à moins que le second ne
prenne tout simplement des vessies pour des lanternes. Le lecteur a beau
avoir en tête le titre antinomique d'Antimémoires, il l'a mauvaise : vécue
l'histoire du char prisonnier de la sape ? De sérieux exégètes, un Gaétan
Picon ou un Jean Lacouture, pour ne citer qu'eux, s'y sont laissé prendre.
Aucun char pourtant, foi d' expert, n'a jamais connu ni en 14, ni en 40, telle
avarie. Le Christ de Gru?newald, ce n'est pas Malraux, à la tête de sa
brigade mais les Américains, sous la houlette du Conservateur, qui l'ont
rapatrié du cellier du Haut-Koenigsberg au musée de Colmar. Le tas de
pierres du désert yéménite vu du ciel, il n'y a vraiment que Malraux pour
croire et faire encore croire, trente ans après l'expédition aérienne de 34
plutôt manquée, qu'il était un vestige du palais de la Reine de Saba . Quant
à la visite, à Boulogne, du Capitaine Guy envoyé par le Général de Gaulle,
dont il fait « un nocturne », Madeleine Malraux est formelle, elle eut lieu
un jour d'août en plein midi. On n'en finirait pas. D'où l'incrédulité et les
cris d'orfraie de la République des Lettres, de la quasi-totalité de
l'intelligentsia française, Mauriac excepté, à la parution du livre en 1967,
tandis que deux cent mille exemplaires des Antimémoires partent en trois
semaines.
Régis Debray a raison, « Malraux se fiche du réel », il mêle non pas
le vrai et le faux qui lui importent peu mais le vécu et l'imaginaire.
Menteur ? Insincère ? La question n'a pas de sens ; il n'y de vrai que
l'écriture.
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