E/1933.12.25 — André Malraux : «Résistance aux lieux communs»

 

E/1933.12.25 — André Malraux, «France – Allemagne. Guerre ? Interview d'André Malraux», entretien accordé à Pierre Bost, Marianne [Paris], 2e année, n° 61, 20 décembre 1933, p. 1 et 2.

Un fragment de cet entretien est repris sous le titre «Résistance aux lieux communs», Libres propos [Nîmes], 7e année, n° 12, 25 décembre 1933, p. 641-642. (Ci-dessous).


 

 

André Malraux

 

Jugements politiques

 

Résistance aux lieux communs 

 

L'idéal du marchand de canons n'est pas la guerre.

— Il est clair, dit André Malraux, que le jeu est aujourd'hui de faire un bloc France-Allemagne-Pologne, contre la Russie. On prétend que ce sont les «marchands de canons» qui poussent à cette guerre. Il faudrait nuancer. Je pense certes toujours à ce que je disais au meeting pour le retour des ouvriers d'U.R.S.S. : qu'autour des dalles des soldats inconnus se promènent un peu trop de marchands de canons inconnus. Mais l'intérêt des marchands de canons français est plutôt aujourd'hui que les peuples s'arment sans se battre ; ils savent bien qu'il sera impossible de mobiliser cette fois les Français si les bénéfices sont maintenus, si le Gouvernement ne commence pas par la nationalisation des industries de guerre. L'idéal du marchand de canons, ce serait la paix surarmée, plutôt que la guerre.

— Un fascisme n'est-il pas à craindre en France (surtout après un accord avec Hitler) ?

— Je ne crois pas au fascisme en France. On se trompe toujours en confondant fascisme et autorité. L'autorité en France peut fort bien n'être pas prise par une personne, par un groupe de partisans autour d'un chef. La volonté impériale de Napoléon fut moins grande et moins efficace que la volonté révolutionnaire des Comités de la Convention. Le goût de l'autorité et souvent vif en France, mais celui de la liberté aussi (ces deux idées étant d'ailleurs parfaitement impensables, et ne correspondant guère qu'à des attitudes).

L'Empire, c'est Napoléon, mais c'est aussi Napoléon III. Le roi, c'est Louis XIV, c'est aussi Charles VI, et, somme toute, la République, c'est Panama, mais c'est aussi la Convention…

La classe en danger, c'est le fascisme. Mais la nation en danger, c'et le jacobinisme. Et le Français, plus menacé dans sa nation que dans sa classe, sera jacobin et non fasciste.

— Refuser la guerre contre la Russie.

— Une guerre ? La Russie semble tout indiquée pour servir de cible. Pendant des années, le parti communiste a crié que l'U.R.S.S. était menacée. Ce n'était pas toujours vrai. Aujourd'hui c'est vrai, et c'est la grande question de l'Europe. C'est là-dessus qu'on doit se prononcer.

Pour le moment, il s'agit de comprendre un peu le jeu : pétrole, forges, radicalisme, communisme, fascisme. Quand tant de pronostics peuvent être faits, il reste la volonté. Je dis : en aucun cas, je ne ferai la guerre contre la Russie.

 

 

 

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