Clara Malraux, Le Bruit de nos pas, t. IV : Voici que vient l'été, Grasset, 1973, p. 138, 150-152.
Sur quoi, nous avons fait le tour du monde [1931] ; l'Inde, la Birmanie (oh ! la pagode de Sve Dagon dont on monte les escaliers comme ceux du Mont-Saint-Michel, entre deux rangées d'échoppes religieuses, avant d'aboutir sur les terrasses ou? des femmes vêtues d'étoffes a? dessins se prosternent, dore?e, prolongée par de longues tiges d'ou? naissent des lis, dore?s eux aussi). Hong Kong encore, puis la Chine, la vraie Chine, enfin. Ensuite un brin de Corée, le Japon, Vancouver dont je rêve a? cause de Toulet[1], Chicago, New York, puis le lent retour sur un bateau, le La Fayette, ou? nous rencontrerons Rene? Guetta, qui servira partiellement a? créer Clappique.
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Rene? Guetta, dit Toto, lors donc que nous le rencontrâmes, portait sur l'œil droit un bandeau noir semblable, André me l'apprit, a? celui de Filochard des Pieds Nickele?s : cela afin de dissimuler le résultat bleuâtre d'un coup de poing encaisse? dans quelque mauvais lieu en défendant un Noir contre un Blanc géant. Guetta était généreux. Il avait aussi une vue un peu exagérée de sa propre force. Jusqu'a? mon dernier souffle, Rene? apparaîtra au plus petit effort, déployant ses bras en ailerons et disant, d'une voix nasillarde mais convaincue, « dans mes bras, mon amour ». Peut-être poussera-t-il la gentillesse jusqu'a? porter son index avec emphase devant ses lèvres de juif sefardi : « Pas un mot, ma chère, pas un mot. » Il émergea souvent au cours de mon histoire personnelle, il fut des rares qui ne me lâchèrent jamais, mais dès maintenant je ne peux échapper au besoin de raconter ma dernière rencontre avec lui. Ma dernière rencontre, pas la nôtre, car il ignorait se trouver alors a? mes côtés. 1942.
Débarquement en Corse. Savais-je que Toto se trouvait la?- bas ? La description que j'entendis a? la radio anglaise congrûment brouillée, ne me laissa aucun doute quant a? sa présence dans l'île. Qui, sinon lui, aurait pu, fraîchement sorti du maquis, accueillir avec tant de chaleur les nouveaux débarqués, barde? de bouteillons, débordant de paroles, sorte d'Ariel sans beauté rayonnant d'une générosité saugrenue ?
Il avait été riche, il était devenu pauvre sans même s'en apercevoir. Traîner d'une boîte a? l'autre, parler aux clochards et aux vedettes, finir ses nuits au poste du commissariat – il se lia en ce haut lieu avec la môme Piaf encore inconnue d'une amitié a? laquelle tous deux restèrent fidèles – se transforma simplement de plaisir en métier : il devint chroniqueur de boîtes de nuit pour Marianne. Le Front populaire se dessinant, le besoin d'agir politiquement le prit. De la journée, avant la guerre, il ne quittait pas son lit, aussi la soirée le trouvait-elle frétillant. Vers dix heures du soir, heure de sa plus grande lucidité, il appela l'Humanité au téléphone pour informer qu'il souhaitait s'inscrire au parti communiste bien que la chose présentât une petite difficulté : « Je ne mets jamais les pieds dans la rue avant minuit. Passe? cette heure, ajouta-t-il, je serai entièrement a? votre disposition pour ce qu'il vous plaira de me demander, comme par exemple coller des affiches interdites. » Au bout du fil on raccrocha.
[1] Il semble que Clara Malraux confonde Toi qui pâlis au nom de Vancouver, de Marcel Thiry, et les Contrerimes de Paul-Jean Toulet. Ces deux recueils ont été publiés presque en même temps : 1921 pour Toulet, 1924 pour Thiry.
