Art. 302 • Françoise Theillou : « Aux Incrédules » (2026)

Malraux avait prévu l'« Inquisition » et pris les devants. A un peu
plus de soixante ans, l'âge où «mes amis, dit-il, commencent à raconter
leurs petites histoires», il invente l'oxymoron des Antimémoires, un
néologisme et un paradoxe, un hapax où il brouille les pistes. «Je ne
m'intéresse pas». Qu'on ne compte donc pas sur lui pour raconter « le petit
tas de secrets » insignifiant de ce qu'on appelle « la vie ». Il annonce, en
revanche, reprendre dans le livre à venir « telles scènes autrefois
transformées en fiction ». On y retrouvera, de fait, comme des éclairs de
mémoire successifs, des récits mêlés provenant de romans précédents, Les
Noyers de l'Altenburg ou Le Temps du mépris, qu'il reprend à son compte,
d'autres, seulement décalqués et insérés tels quels, des « camées », dirait
le langage cinématographique, des rencontres mémorables, Nehru ou
Mao, des récits de voyage, beaucoup de récits de voyage, tant il est vrai,
comme il a été excellement démontré, que les Antimémoires, en dernière
analyse, racontent un « voyage » d'un genre particulier.
La chronologie des Antimémoires est instable, même si elle tend à
épouser le fil du temps en réalité sans cesse subverti. A l'évidence, elle
n'est à aucun moment le guide-chant habituel des textes mémoriels.
L'incipit du livre, daté de « 1965, au large de la Crète » s'ouvre sur l'évasion,
en 1940, d'un « je » dont il n'y a aucune raison de douter qu'il est l'auteur.

Malraux est né avec le siècle. Voilà donc l'histoire d'un homme « sans
qualités », (comme l'Ulrich de Musil ?) qui commence à quarante ans.
Avant ? Rien. Pas d'enfance, pas d'adolescence, pas de débuts dans la vie,
pas d'apprentissage sentimental :
In médias res, « Je me suis évadé, en 1940, avec le futur aumônier du
Vercors ».

Lire le texte en entier