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Art. 281, février 2026 • Georges R. Manue : «Réalités et Perspectives de la francophonie», 1967 – document

Le 20 mars 2026 approchant, voici une analyse circonstanciée de la Francophonie à la veille des deux Niamey, par un grand journaliste. Manue a rencontré Malraux en 1926, écrivant La Condition humaine.


Conclusion du texte.

Pour les États francophones, un problème capital ne tardera pas à se poser que quelques-uns seulement de leurs animateurs acceptent de regarder en face. C'est celui de la scolarisation des masses qui, en dépit de l'augmentation du nombre des enseignants français, ne progresse que faiblement. Durant l'entre-deux guerres, il était admis que la France formait des élites administratives, techniques, médicales, sélectionnées avec soin dans les régions que leur passé, l'ancienneté des contacts avec l'Europe, préparaient à cette promotion. La brousse parlait sa langue traditionnelle ou son dialecte. Toutefois, l'armée, par le nombre des Africains qui avaient servi sous ses drapeaux, par le rayonnement de ses postes et garnisons, était un excellent agent de francisation. Peu importe que le parler fût celui des tirailleurs. Circulants à travers l'ouest africain ou au Tchad, on était sûr de rencontrer aux gîtes d'étapes des grandes agglomérations, le chef de village parlant un français suffisant, et les vieux soldats. Cette imprégnation des esprits, à l'image de celle que Rome imposa aux Gaulois, soldats auxiliaires des Légions, créait un air français. Cette semence a germé, elle va fleurir en francophonie. À cet égard, on ne dira jamais assez combien fut heureuse la décision du Ministère des Armées mettant à la disposition de la Coopération des étudiants arrivés au terme de leur sursis. Les échos que nous recevons de la réussite, quasi générale, de ces 1 500 garçons sans préjugés, sont réconfortants.

Mais cette contribution trouvera ses limites, elle aussi. C'est donc aux États eux-mêmes qu'il appartient de prendre en main, avec une énergie et une foi de croisade, la scolarisation populaire. Des méthodes audiovisuelles ont été expérimentées, qui donnent de bons résultats. Mais ce qui manque souvent, c'est le désir d'apprendre notre langue, qui, pour les Africains comme pour les petits Français, devrait naître au flanc de la mère. Il existe pourtant des aspirations à parler notre langue, dont nous avons vu un excellent exemple au Niger, il y a deux ans. Dans un village de pleine brousse, une cinquantaine d'hommes dont les âges s'échelonnaient entre 15 et 40 ans, à la lueur d'une lampe à gaz, apprenaient le français avec une ferveur enfantine. Cette passion tenait à la qualité d'un couple d'animateurs français, à un instituteur local convaincu de sa mission. On en trouverait sans doute l'équivalent en mille lieux de l'Afrique francophone, mais c'est encore bien trop peu. Cette question de l'enseignement et de l'information outre-mer mériterait à elle seule une étude minutieuse. Si nous l'avons évoquée ici, c'est que rien ne serait plus dérisoire, dans une francophonie vertébrée, qu'une Afrique dont la frange bourgeoise seulement parlerait le français, tandis que les masses se contenteraient de leurs langages traditionnels.

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Nous voudrions conclure ce survol d'une aventure exaltante en évoquant le rôle de la France dans son déroulement. Il est indiscutable que notre présence outre-mer a formé deux générations d'autochtones choisis, dont l'imprégnation – au sens noble du terme – a été exemplaire. Nous aimerions les appeler des gallo-africains, par analogie avec ce que la tutelle, d'abord rude, puis fécondante, de Rome sur nos ancêtres celtiques produisit de remarquable, ces gallo-romains dont les invasions barbares ne purent transformer l'esprit qui, bien au contraire, imprégna à son tour les envahisseurs. On me répondra que l'expérience se fit sur des siècles. À notre époque, l'accélération des processus est de règle. En un peu plus d'un demi-siècle, nous avons formé par l'école rurale et par ce foyer de la culture française que fut, à Dakar, l'École Normale William Ponty, des hommes qui devinrent maires de leur village, chefs de canton, agents des P.T.T. puis députés au Parlement français, ministres de la IIIe et de la IVe République. La plupart des chefs d'État africains sortent de ce recrutement. L'âge les atteint maintenant et une jeunesse impatiente les talonnera bientôt. Mais derrière cette classe en attente, y aura-t-il, le moment venu, la relève qui se préparerait par un écrémage des meilleurs élèves, non pas seulement dans les capitales, mais dans l'ensemble des pays ? Les besoins en cadres de tous ordres iront croissant et il ne sera plus admis que des Européens – sauf dans le secteur privé – tiennent les hauts emplois, techniques notamment. Déjà, selon certaines confidences récentes, le commerce des conseillers européens avec les jeunes Africains en fonction devient peu agréable, parfois difficile. À des échelons moyens et inférieurs, les Africains n'accepteront pas l'existence de techniciens subalternes, ressuscitant le « petit blanc », à moins que ceux-ci ne supportent d'être asservis.

En quoi la création francophonique agira-t-elle sur cette révision nécessaire des vues africaines touchant l'avenir des États ? Nous ne pensons pas trop prêter à cette Communauté en imaginant qu'elle exercera une action, justement par l'égalité qui en sera sa règle. La confrontation entre les différents membres sera plus rigoureuse que ne le sont les rapports courants entre Français et Africains. Nos amis d'outre-mer apprendront les réalités des compétitions vitales entre nations nanties. Ils perdront aussi ce sentiment de la protection due, qui fréquemment nuance leurs attitudes. Pour le meilleur, des amitiés naîtront et l'Abidjanais, le Dakarois, se sentira chez lui à Genève ou à Bruxelles comme à Paris, parce que francophone, mais non plus comme un hôte singulier. La considération prendra, chez les Européens, le pas sur la curiosité amicale que beaucoup d'entre eux témoignent encore à des hommes de couleur. Et nous savons bien que, toutes comparaisons faites, c'est à nous que sera donnée, cœur à cœur, la préférence.

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Source : Georges R. Manue, « Réalités et perspectives de la francophonie », Revue de défense nationale, no 254, 1967, p. 224-230.

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Georges R. Manue (1901-1980) est le nom de plume de Georges Roulin, né à Estavayer-le-Lac dans le canton de Fribourg. À vingt ans, il s'engage dans la Légion étrangère. Sous son drapeau, il participe à la guerre du Rif (1921-1926) puis séjourne en Chine au moment des événements de Shanghai (1927). Grand reporter, il interviewe Tchang Kai-chek. L'année précédente, il a rencontré André Malraux. Les deux hommes parlent passionnément des affaires de la Chine, de Canton, de Nankin, de Shanghai où le généralissime accomplira son coup le 12 avril 1927. Manue dirige ensuite le journal-magazine Bravo qui publie quelques textes ou photographies intéressant les études malruciennes. Il collabore à plusieurs périodiques (La Revue des Deux-Mondes, la Revue de défense nationale) et publie une quinzaine d'ouvrages parmi lesquels signalons Sous le signe du dragon, son livre chinois, et Le Livre d'or de la Légion étrangère, réédité en 1981 pour le cent cinquantième anniversaire. Je parlais de photographie : c'est Bravo qui publie le premier l'image de ce jeune paysan ou débardeur chinois, au visage crispé par la méfiance, qui a beaucoup servi de couverture à La Condition humaine (1933). Elle est celle de Bravo, l'hebdomadaire du reportage paru le 6 février 1932. Manue publie aussi dans Bravo « Malraux part pour la Mongolie » en 1931.

Pour la photo, aller en ligne : < https://malraux.org/la-celebre-photo-proposee-en-couverture-de-la-condition-humaine/ > (site consulté le 27 novembre 2025).