La situation aux Indes, qui, après l'effervescence du début de l'année, paraissait s'être stabilisée, a brusquement évolué. Et la proclamation de la guerre nationale marque le début d'une période de crise particulièrement grave, dans ce malaise qui affecte les Indes depuis la guerre. Comme ce fut le cas en Chine, les chefs modérés ont été rapidement débordés par leurs troupes, qui les ont accusés de tiédeur, et la résistance passive, le refus de payer les impôts paraissent déjà insuffisants aux extrémistes, qui comptent obtenir l'indépendance totale de l'Inde par la violence.
L'Angleterre ne se fait aucune illusion sur la gravité de la menace. Mais, fidèle à sa tradition, elle ne saurait admettre que les lois, à la faveur de l'agitation, fussent violées et méconnus les droits de la Grande-Bretagne sur l'Inde, à laquelle elle a donné la paix et la prospérité.
Il est bien peu probable que le cabinet travailliste cède à la menace et accepte de reviser libéralement le statut de l'Inde, comme il en avait tout d'abord marqué l'intention, tant que le calme n'aura pas été rétabli.
Les nationalistes Indiens, de leur côté, ne sont nullement disposés à conférer avec Londres. Les délégués au congrès de Lahore avaient estimé que l'Inde ne pouvait se contenter de devenir un dominion britannique. Ils avaient refusé d'accepter les charges financières que la présence de l'Angleterre vaut à l'Inde. Ils préconisaient la création d'un tribunal hindou qui déterminerait la légalité des obligations que la nation tutrice impose à ses administrés et, le cas échéant, en interdirait l'accomplissement.
Enfin, sur la proposition de Gandhi, ils avaient voté une résolution qui ordonnait le « boycott » des conseils législatifs, suspects de loyalisme, et ils invitaient les membres de leur parti à faire le sacrifice de leur vie pour la liberté de la nation.
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Georges-R. Manue, « La situation aux Indes », Voyages à travers l'actualité mondiale, no 9, 1er mai 1930, p. 159-262.
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Georges R. Manue (1901-1980) est le nom de plume de Georges Roulin, né à Estavayer-le-Lac dans le canton de Fribourg. À vingt ans, il s'engage dans la Légion étrangère. Sous son drapeau, il participe à la guerre du Rif (1921-1926) puis séjourne en Chine au moment des événements de Shanghai (1927). Grand reporter, il interviewe Tchang Kai-chek. L'année précédente, il a rencontré André Malraux. Les deux hommes parlent passionnément des affaires de la Chine, de Canton, de Nankin, de Shanghai où le généralissime accomplira son coup d'État le 12 avril 1927. Manue dirige ensuite le journal-magazine Bravo qui publie quelques textes ou photographies intéressant les études malruciennes. Il collabore à de nombreux périodiques (La Revue des Deux-Mondes, la Revue de défense nationale) et publie une quinzaine d'ouvrages parmi lesquels signalons Sous le signe du dragon, son livre chinois, et Le Livre d'or de la Légion étrangère, réédité pour le cent cinquième anniversaire. Je parlais de photographie : c'est Bravo qui publie le premier l'image de ce jeune paysan ou coolie chinois, au visage crispé par la méfiance, qui a beaucoup servi de couverture à La Condition humaine (1933). Elle est celle de Bravo, l'hebdomadaire du reportage paru le 6 février 1932. Manue publie aussi dans Bravo « Malraux part pour la Mongolie » en 1931. Pour la photo, aller en ligne : < https://malraux.org/la-celebre-photo-proposee-en-couverture-de-la-condition-humaine/ > (site consulté le 27 novembre 2025).
