Léopold Sédar Senghor
« La Francophonie comme culture »
1968
1 Qu’est-ce que la Francophonie ? Ce n’est pas, comme d’aucuns le croient, une « machine de guerre montée par l’Impérialisme français ». Nous n’y aurions pas souscrit, nous Sénégalais, qui avons été parmi les premières nations africaines a? proclamer et pratiquer, nous ne disons pas le « neutralisme positif », mais le non-alignement coopératif. Voilà exactement 20 ans, qu’en 1946, je proclamais, en France, notre volonté d’indépendance, au besoin « par la force », mais, en même temps, notre volonté d’entrer dans une communauté de langue française. Si nous avons pris l’initiative de la Francophonie, ce n’était pas non plus pour des motifs économiques ou financiers. Si nous étions a? acheter, il y aurait, sans doute, plus d’un plus offrant que la France. Et si nous avons besoin de plus d’assistants techniques francophones de haute qualification, c’est qu’avant tout, pour nous, la Francophonie est culture.
2 C’est un mode de pensée et d’action : une certaine manière de poser les problèmes et d’en chercher les solutions. Encore une fois, c’est une communauté spirituelle: une noosphère[1] autour de la terre. Bref, la Francophonie, c’est, par-delà la langue, la civilisation française ; plus précisément, l’esprit de cette civilisation, c’est-a?-dire la Culture française. Que j’appellerai la francité.
3 Je le rappelle avant d’aller plus avant, la Francophonie ne s’oppose pas ; elle se pose, pour coopérer. Nous avons été, parmi les nations francophones d’Afrique noire, la première république unitaire a? rendre l’anglais obligatoire, dans l’enseignement du second degré et dans les écoles techniques. Comme langue et civilisation de complémentarité – et pour ne pas parler franglais.
4 Pour en revenir a? la Francophonie, le seul principe incontestable sur lequel elle repose est l’usage de la langue française. Vous le devinez, cependant, notre attachement a? la langue ne serait pas si tenace s’il ne signifiait pas attachement a? la culture française. Voilà les deux points que je me propose de traiter.
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[1] « Le mot Noosphère a été imaginé par moi il y a bien longtemps (vers 1925 ?) ». Lettre de Teilhard de Chardin à Théodore Monod, 25 août 1947. Dans « Quelques lettres inédites de Pierre Teilhard de Chardin à Théodore Monod », Études théologiques et religieuses, vol. 57, no 3, 1982, p. 319. « Juste aussi extensive, mais bien plus cohérente encore, nous le verrons, que toutes les nappes précédentes, c'est vraiment une nappe nouvelle, la “nappe pensante”, qui, après avoir germé au Tertiaire finissant, s'étale depuis lors par-dessus le monde des Plantes et des Animaux : hors et au-dessus de la Biosphère, une Noosphère. » Teilhard de Chardin, La Phénomène humain, Paris, Seuil, coll. « Sagesse », 1955, p. 179. Avant ces deux nappes sphériques, il y a eu évidemment les lithosphère, aquasphère, atmosphère, étapes ou réalités composant la cosmogenèse vue par Teilhard. La noosphère prépare l'étape finale qui devrait être la théosphère, la gloire du point Oméga.
