Au concert de louanges du jubilé de Malraux risquent fort de venir se mêler les aigreurs des professeurs de vertu. De son temps, et sur sa fin, on lui reprochait de « bluffer » mais on l'avait lu, et l'on sentait bien que ses mensonges et ses frasques faisaient partie du personnage comme de son génie. Quitte même à le proclamer avec provocation où et quand on s'y attendrait le moins : « Voilà l'homme qui s'est toujours fichu de la vérité ! », lance Régis Debray dans son hommage funèbre à l'écrivain. Comme si Malraux, justement parce qu'il était Malraux, devait échapper au diktat du réel et à la morale commune.
Nous avons changé tout cela. Aujourd'hui, Malraux aurait un « casier » et des journalistes dits d'investigation n'auraient pas manqué de publier sur lui une enquête sans défauts, bien plus lucrative pour leur éditeur que les revenus de La Condition humaine pour Antoine Gallimard.
Malraux avait prévu l' « Inquisition » et pris les devants. A un peu plus de soixante ans, -il est né avec le siècle-, l'âge où « mes amis, dit-il, commencent à raconter leurs petites histoires », dans les années 60 donc, il invente l'oxymoron des Antimémoires, un néologisme et un paradoxe, un apax où il brouille les pistes. « Je ne m'intéresse pas ». Qu'on ne compte donc pas sur lui pour raconter « le petit tas de secrets » insignifiant de ce qu'on appelle « la vie ». Il annonce, en revanche, reprendre dans le livre à venir « telles scènes autrefois transformées en fiction [1]». On y retrouvera, de fait, comme des éclairs de mémoire successifs, des récits mêlés provenant de romans précédents, Les Noyers de l'Altenburg ou Le Temps du mépris, qu'il reprend à son compte, d'autres, seulement décalqués et insérés tels quels, des « camées », dirait le langage cinématographique, des rencontres mémorables, Nehru ou Mao, des récits de voyage, beaucoup de récits de voyage, tant il est vrai, comme il a été excellement démontré, que les Antimémoires, en dernière analyse, racontent un « voyage » d'un genre particulier[2].
La chronologie des Antimémoires est instable, même si elle tend à épouser le fil du temps en réalité sans cesse subverti. A l'évidence, elle n'est à aucun moment le guide-chant habituel des textes mémoriels. L'incipit du livre, daté de « 1965, au large de la Crète » s'ouvre sur l'évasion, en 1940, d'un « je » dont il n'y a aucune raison de douter qu'il est l'auteur. Malraux est né avec le siècle. Voilà donc l'histoire d'un homme « sans qualités », (comme l'Ulrich de Musil ?) qui commence à quarante ans. Avant ? Rien. Pas d'enfance, pas d'adolescence, pas de débuts dans la vie, pas d'apprentissage sentimental :
In médias res, « Je me suis évadé, en 1940, avec le futur aumônier du Vercors ». « Le pacte autobiographique » de Philippe Lejeune est scellé, et le récit mémoriel advient avec cet emploi du passé composé, le temps du passé dans le présent : « Je me suis évadé » : l'événement a été si prégnant que je m'en souviens comme si c'était aujourd'hui, au point que moi , Malraux, j'éprouve le besoin de l'écrire. L'ennui, c'est qu' à peine le pacte mis en place – soit l'accord implicite entre l'auteur et son lecteur que le premier va parler vrai, on le voit mis à mal, à moins que le second ne prenne tout simplement des vessies pour des lanternes. Le lecteur a beau avoir en tête le titre antinomique d'Antimémoires, il l'a mauvaise : vécue l'histoire du char prisonnier de la sape ? De sérieux exégètes, un Gaétan Picon ou un Jean Lacouture, pour ne citer qu'eux, s'y sont laissé prendre. Aucun char pourtant, foi d' expert, n'a jamais connu ni en 14, ni en 40, telle avarie. Le Christ de Grünewald, ce n'est pas Malraux, à la tête de sa brigade mais les Américains, sous la houlette du Conservateur, qui l'ont rapatrié des caves du Haut-Koenigsbourg au musée de Colmar, le tas de pierres du désert yéménite vu du ciel, il n'y a vraiment que Malraux pour croire et faire encore croire, trente ans après l'expédition aérienne de 34 plutôt manquée, qu'il était un vestige du palais de la Reine de Saba . Quant à la visite, à Boulogne, du Capitaine Guy envoyé par le Général de Gaulle, dont il fait « un nocturne », Madeleine Malraux est formelle, elle eut lieu un jour d'août en plein midi. On n'en finirait pas. D'où l'incrédulité et les cris d'orfraie de la République des Lettres, de la quasi-totalité de l'intelligentsia française, Mauriac excepté, à la parution du livre en 1967, tandis que deux cent mille exemplaires des Antimémoires partent en trois semaines.
Régis Debray a raison, « Malraux se fiche du réel », il mêle non pas le vrai et le faux qui lui importent peu mais le vécu et l'imaginaire. Menteur ? Insincère ? La question n'a pas de sens ; il n'y de vrai que l'écriture.
La mémoire ou plutôt « le mémorable » chez lui, repose , comme chez Proust, sur la coïncidence temporelle non pas de deux sensations, mais de deux émotions. Le 26 juin 1965, dès Port-Saïd, la visite du musée du Caire réactive violemment en lui l'émoi vécu vingt ans auparavant: « J'éprouve ici un sentiment aussi fort que devant le Sphinx quand, pour la première fois, j'ai entendu la voix de l'apparence et celle du sacré[3] ». Ce n'est donc pas le temps qui met en branle la mémoire que la réapparition accidentelle du « sacré , vécu comme « une première fois », expression récurrente chez l'écrivain. Le présent vacille sous le choc et laisse affluer le passé. Evoquant l'événement, Malraux parle d'« un accident absolu », qui convoque tout aussi impérieusement, urgemment, l'écriture. Nous sommes loin, très loin, des Mémoires de Saint-Simon ou des Confessions, mais plus proches de Proust,
Ce qui est « mémorable » est donc aussi « sacré », plus exactement « la voix du sacré. », et ce n'est pas un hasard si l' écrivain recourt ici à « la voix du silence » d'Elie Faure, au langage muet et empreint de solennité commun à l'art et à la foi.
Les Antimémoires, après l'Hommage à Jean Moulin, évoquent un épisode « mémorable » vécu pendant la Résistance[4]. « Avec Jean Moulin, y disait-il, la préhistoire de la Résistance avait pris fin ». Le souvenir, cette fois, jaillit de l'entrechoc des mots, « l'avant Jean Moulin », la « préhistoire » donc de la Résistance, et La Préhistoire, période reculée de l'humanité, antérieure à l'écriture selon la définition des dictionnaires.
Malraux évoque son rôle dans la Résistance, au début de 1944, d'Inspecteur des maquis et du matériel, des allemands ayant fait main basse sur des parachutages de matériel anglais : « J'avais inspecté, pour la première fois les cachettes de tous nos maquis », note -t-il Cachettes d'autant plus précieuses que le Débarquement s'annonçait.
Il est bien attesté que les grottes, nombreuses en Périgord, servirent de caches pour le matériel parachuté, singulièrement par le SOE[5], le réseau anglais auquel appartenait Malraux, le Colonel Berger. Une échelle de fer destinée aux visiteurs permettait, en général, d'accéder aux « alvéoles ,contigües comme les loges d'un théâtre magdalénien », une première « métamorphose ». La plus vaste, celle de Montignac, est souterraine et beaucoup plus difficile d'accès, « la cachette éloignée de l'entrée ». On n'y progresse qu'avec des torches électriques dont un faisceau éclaire brusquement, au début d'une passe étroite, « un enchevêtrement de bisons » dans cette caverne souterraine qui « suscite l'angoisse » et suggère « un tombeau » , deuxième métamorphose. Sous la paroi où « les bisons couraient sur la pierre depuis deux-cents siècles », l'inspecteur et ses hommes progressent jusqu'à une crevasse qu'ils n'atteignent que par un étranglement qui les oblige à se plier en deux pour découvrir « des caisses et des caisses sur des parachutes rouges et bleus étendus ». « A la voûte, d'immenses animaux à cornes », laquelle renvoie à quelque édifice religieux. « Ce lieu, remarque-t-il en effet avait sans doute été sacré, et il l'était sans doute encore ».
Nous sommes passés progressivement d'un théâtre à un sépulcre, d'un sépulcre à un temple,-d'un parcours à un voyage « initiatique ». L'inspecteur et son équipe aperçoivent en effet, par une faille si étroite qu'on ne s'y faufile que de biais, des crevasses où l'on ne pénètre qu'en rampant, où des caisses empilées sur des parachutes rouges et bleus « semblaient venues d'elles-mêmes ». « Semblables à deux animaux d'une ère future », ils gardent les caisses. Dans le temps de l'imaginaire, un lien immémorial et nécessaire les a unis « aux animaux sombres et magnifiques » de la voûte.
Retour au réel et Révélation : « C'était Lascaux », le lieu et le temps de l'art.
On n'a jamais caché d'armes dans la grotte de Lascaux[6]. Le récit lui-même ne craint pas d'en exprimer l'impossibilité. Les caisses et les mitrailleuses y ont été parachutées par le miracle. Malraux « se fiche » réellement du réel et de sa prétendue vérité », Régis Debray dit vrai. La première raison, elle n'est pas nouvelle, c'est que l'art opère contre le réel, par une espèce de dérèglement des sens. Le tremblé de la perception visuelle voit des chats égyptiens dans les mitrailleuses levées, comme Rimbaud, « le voyant », voyait une mosquée à la place d'une « usine » : «Poiésis contre mimèsis. Création, recréation, en place de reconnaissance de la réalité. La deuxième raison, nous la verrions dans le tempérament religieux de l'artiste. Sa vérité à lui n'est pas factuelle, elle est dans le décours d'une quête mystique qu'achève une hiérophanie.
Malraux enfin annonce, à la fin du premier chapitre des Antimémoires, liée au tragique, une puissance irréfutable et glissante comme celle du chat qui passe dans l'ombre : celle du farfelu ». Le télescopage ici des objets-témoins triviaux d'une guerre moderne avec des bisons et des bêtes à cornes préhistoriques, « cette triperie piétrifiée », écrit-il, en relèverait volontiers. C'est une coquecigrue esthétique comme le parapluie et la machine à coudre sur la table de dissection de Lautréamont. Comme si souvent chez Malraux, le farfelu fait ici contrepoint à la singulière action physique qu' exerce sur lui « l'envoûtante conscience des siècles ».
On aimerait persuader les incrédules que l'écrivain « ayant vécu dans le domaine incertain de l'esprit et de la fiction qui est celui des artistes », « à défaut d'avoir pris les choses par le réel, les a prises par l'imagination ».
Françoise THEILLOU
Janvier-févier 2026.
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[1] O.C. III. Le Miroir des limbes, p.13.
[2] Voir Claude Pillet, L'Ange au miroir, Les voyages des Antimémoires : sens géographique et significations littéraires, Sedetiam, 2023.
[3] OC III, p. 50.
[4] O C III , Antimémoires V, 3, p. 455.
[5] SOE, Special Operations Executive, réseau de la Résistance anglaise où Malraux entra en février 1944.
[6] Voir Guy Penaud, André Malraux et la Résistance, Editions Pierre Fanlac, Périgueux, 1986.
