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«Des centaines de volontaires répondent Oui à Malraux pour écrire un nouveau chapitre de “L'Espoir”», «Paris Match», 9 octobre 1971, n° 1170, p. 56-57.

André Malraux regarde fixement les photos des Bengalis affamés, décharnés, chassés de leur pays, des enfants qui meurent dans les bras de jeunes mères résignées, déjà au-delà de la douleur.

Soudain, devant les visages de ce peuple humilié, il s'anime. Il retrouve l'éloquence hachée de ses discours, ses mains se crispent à nouveau comme si elles s'efforçaient de changer le monde.

«Je ne sais pas encore, mais, moi je partirai… Nous l'avons fait en Espagne, nous pouvons le refaire encore.»

Les fenêtres du bureau donnent sur le parc déjà envahi par la brume d'automne. Depuis la mort de Louise de Vilmorin, la grande maison de Verrières-le-Buisson est silencieuse comme un établissement de retraite. André Malraux est son dernier pensionnaire. Il tourne en rond dans la pénombre des après-midi sans lumière. Sur la table des lettres qui arrivent par centaines au courrier du matin : celles des volontaires qui veulent servir à ses côtés pour venir en aide aux Bengalis du Pakistan oriental. Des aventuriers généreux qui ont entendu son appel, qui veulent l'aider à rajouter quelques pages à La Condition humaine et à L'Espoir.

André Malraux, qui aura soixante-dix ans le 3 novembre, a décidé de redevenir le combattant révolutionnaire qui sommeillait en lui sous l'écrivain officiel, sous l'homme d'Etat. Invité par M. Maroyan, président du Congrès Bengladesh, il décline l'invitation et répond : «Ce genre de conflit ne se règle pas avec des mots, mais avec des armes.» A l'ambassadeur de l'Inde, il expose dans une lettre sa décision de partir combattre auprès des Bengalis :

«… Le Bengale n'est pas nécessairement un pays de résistance non violente, il peut, il doit être un pays de résistance. Ne parleront sérieusement au nom du Bengale que les intellectuels qui combattront pour lui. J'ai, vous le savez, une expérience militaire qui n'appartient guère aux écrivains. Je suis prêt à prendre un commandement militaire, sous la direction bengali, évidemment, ou, à la rigueur parler pour le Bengale à l'ONU. Ce ne serait possible qu'en liaison avec l'Inde… Ce n'est pas facile, ce n'est pas insurmontable. Toute autre action me semble vaine.»

André Malraux lit les lettres de ses nouveaux compagnons qu'il ne connaît pas, qu'il n'aura peut-être pas le temps d'intégrer à son œuvre, comme ceux de Chine ou d'Espagne.

«Je pense pouvoir servir utilement le Bengale pour trois raisons : ma jeunesse, je suis âgé de vingt-six ans. Ma fouge et mon idéal. D'autre part, je suis pilote (1er et 2e degré). J'ai subi en outre une formation commando durant mes obligations militaires. Je passe, de plus, tout mon temps à piloter, à faire du sport et du tir, en vue de mon départ, que j'espère très proche.»

… «Je suis metteur en scène et cameraman. Durant quatre années, j'ai tourné de grands reportages sur des sujets chocs : baleines, requins.»

Tous mentionnent les aptitudes et les qualifications qui les désignent pour l'aventure. Des lettres d'anciens officiers, de gaullistes de la première heure, de compagnons de la guerre d'Espagne, dont il tait les noms. Une d'elles l'a touché particulièrement :

«Malgré mon âge, 50 ans, je peux être encore utile ailleurs que chez moi, je suis infirmière.»

A tous, Malraux répond :

«Je vous remercie de votre lettre et de la confiance qu'elle exprime. Je conserve votre adresse. Car, vous l'avez peut-être lu dans les journaux sérieux, la décision appartient aux autorités du Bengale.»

Jusqu'à présent, il n'y a eu aucune réaction de la part du gouvernement français. Lorsqu'on demande à André Malraux si le général de Gaulle serait resté silencieux devant le drame du Bengale, la réponse arrive, brutale et ferme : «Certainement pas. Avec l'idée qu'il se faisait de la France, il n'aurait pas pu rester neutre. La France grande et généreuse qu'il imaginait se devait d'intervenir et de prendre position. Il aurait peut-être prononcé à Delhi un discours dans le genre de celui de Phnom-Penh, cela n'est qu'une supposition.»

«La cause du Bengale est une cause juste, ajoute-t-il. Il n'y a pas d'exemple de peuples qui ont voulu leur indépendance et qui ne l'ont pas obtenue.»

En regardant les corps squelettiques des enfants bengalis morts de faim, Malraux s'écrire :

«Les Bengalis n'ont rien, pas même un bazooka, pas même un poste émetteur. Rappelez-vous la technique de guérilla du Viêt-Cong. Le Bengale a besoin d'armes, d'organisation. Il n'a pas besoin d'hommes. C'est comme conseiller que je me mets à sa disposition.» Il semble se méfier du romantisme de ceux qui le suivent. Et peut-être même du sien.

Et André Malraux ajoute à part, comme pour lui-même : «Deux mois au Bengale, c'est assez pour mourir.» Comme si cet écrivain qui ne peut se résoudre à mourir au milieu de ses livres, comme si ce capitaine privé de champs de bataille, se préparait à un dernier rendez-vous.


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