L'Action française, 21 au 27 novembre 1996, n° 2451, p. 5. Pierre Pujo «Mon maître, Maurras» – Malraux : «Préface à “Mademoiselle Monk”», éd. Stock, 1923.

L'Action française, 21 au 27 novembre 1996, n° 2451, p. 5.

 

Pierre Pujo

«Mon maître, Maurras»

Qui se souvient ? En 1923, le jeune André Malraux préfaçait une édition de l'ouvrage de Charles Maurras Mademoiselle Monk (Librairie Stock). Le futur aventurier, qui se compromettait avec les révolutionnaires chinois, qui s'engageait dans les brigades internationales durant la guerre civile espagnole, le «compagnon» du général de Gaulle, que l'on va inhumer au Panthéon, avait commencé par être un admirateur fervent du maître du nationalisme intégral. On en jugera en lisant le texte ci-après. André Malraux y introduisait la lecture d'une plaquette où Charles Maurras réfléchissait à la lumière de l'histoire sur les moyens d'une restauration monarchique. André Malraux a tenté plus tard de minimiser l’importance de sa préface. Pourtant, une lettre de l'éditeur Florent Fels reproduite dans Cher Maître (Ed. Christian de Bartillat, 1995) établit que Malraux a lui-même demandé à présenter l'ouvrage de Charles Maurras.

 

 

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Préface à Mademoiselle Monk, Ed. Stock, 1923

 

C'est bien mal comprendre Charles Maurras que voir en lui un artiste obligé à des travaux de journaliste; le considérer comme le chef du parti d'«Action Française» se délassant à écrite Anthinéa, c'est le diminuer.

Né en 1868, il a aujourd'hui 55 ans. Pas une contradiction profonde n'apparaît dans sa vie publique. Aller de l'anarchie intellectuelle à l'Action Française n'est pas se contredire, mais construire. S'il eût aimé vivre en Grèce, c'est que les philosophes y avaient accoutumé de mettre en harmonie leur vie et leur philosophie; mais je l'imagine surtout au Moyen-Age, prêtre fervent, confesseur de grands, architecte de cathédrales et organisateur de croisades. On a dit : «pour lui, toute pensée se convertit en action». Cela est un peu injurieux, et d'ailleurs inexact. Il serait plus juste de dire que son système est formé de théories dont la force que représente leur application fait une partie de la valeur. Son œuvre est une suite de constructions destinées à créer ou à maintenir une harmonie. Il prise par-dessus tout et fait admirer l'ordre, parce que tout ordre représente de la beauté et de la force. De là son amour pour la Grèce, qu'il n'a pas «découverte» mais choisie. Que sa naissance l'ait incité à ce choix, cela est vraisemblable; mais elle ne l'y déterminait point, et il y a plus de mérite à bien choisir lorsque le choix est facile que lorsqu'il est malaisé. Choisir comme le feraient les esprits simples semble vulgaire; et rien ne peut, plus que le désir de n'avoir rien de commun avec les esprits simples, inciter à l'erreur un esprit supérieur. Parler de Comte comme l'a fait Maurras; proposer la soumission de l'individu à une collectivité particulière, n'était point facile; la séduction des différentes anarchies qu'il combat aujourd'hui est profonde et le rôle de directeur pénible souvent et parfois douloureux. Car les hommes ne se résignent pas aisément à lutter contre eux-mêmes; et le prix qu'ils donnent à tout ce qu'ils doivent supprimer en eux est si grand qu'ils s'y attachent volontiers plus qu'à ce qui constitue leur valeur réelle.

La raison est peu puissante contre la sensibilité; c'est seulement grâce à l'aide d'un sentiment qu'elle peut en modifier d'autres. Cette aide, Charles Maurras l'a trouvée dans l'amour de la France. Si sa doctrine ne pouvait exister sans une grande admiration de la France, et surtout sans une préférence pour tout ce qui fut créé par le génie français, c'est que cette admiration était dès l'origine, dans l'ordre esthétique, si profonde en lui qu'il n'eût pu établir un système qui ne reposât point sur elle. Il n'a passionnément aimé, en Grèce et en Italie, que ce qui devait déterminer le mode du génie français.

Mais la satisfaction complète de ses désirs, il ne devait la trouver que des jardins de Versailles à ces paysages des Bouches-du-Rhône somptueux et tragiques comme des cadavres de rois. Qu'importe, pour son œuvre et pour lui, ce qu'il a voulu exprimer ! Charles Maurras est une des plus grandes forces intellectuelles d'aujourd'hui.

 

André Malraux


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