“La leçon du Sphinx”
L'expérience vécue
Dans son étude André Malraux, écrivain d'art, Moncef Khemiri3 dresse un bilan des principaux voyages entrepris par André Malraux. Pour l'Égypte, il en retient cinq, de 1934 à 1964. Figure thérianthropique, résultant de la transformation d'un être humain en animal, le Sphinx a bien des atouts pour impressionner le voyageur. Sa taille : 20 mètres de hauteur ; son poids : 20 000 tonnes. Sa position : jouxtant les Pyramides. C'est la plus grande sculpture du monde. Sa face tournée vers le levant témoigne de son rôle de gardien. En 1934, Malraux et Corniglion-Molinier entament un voyage de reconnaissance pour retrouver la capitale de la Reine de Saba. Walter G. Langlois retraçant cette aventure souligne deux éléments : une donnée factuelle, à caractère historique ; une donnée spirituelle, à visée esthétique. Comment Malraux découvre-t-il le Sphinx ? Enseveli, « comme au temps de l'expédition militaire de Napoléon ». Comment l'appréhende-t-il ? « Malraux voyait dans ce Sphinx (…) que le Pharaon était devenu dans l'Éternel l'un des principes fondamentaux de sa vision de l'art5. L'expérience vécue n'est pas restituée dans l'oeuvre autobiographique – les Antimémoires, résultant du voyage de 1965 – mais dans l'oeuvre esthétique, L'Introduction générale à La Métamorphose des dieux6. Malraux commence par poser “un décor mental ” : « Peut-être le pouvoir qu'ont certaines figures de diviniser l'espace, n'est-il proclamé en aucun site avec plus de force qu'à Gizeh. » (V, 12) Il établit une corrélation entre la statue du Sphinx sise aux portes du désert, la terre aride et le ciel, un espace qui joue le rôle de frontière, en circonscrivant le domaine des dieux. Il évoque à la fin de ce texte : « la voix profonde qui unit le désert aux étoiles. » La scène est déterminée par le choix d'un itinéraire « venant du village et non de la route », d'un moment significatif – le soleil couchant -. Le texte trouve sa cadence dans le balancement « on voit/on ne voit pas » et c'est là tout l'enjeu, ce partage entre le visible et l'invisible. Le texte appelle l'identification et la prise de vue correspond à une contre-plongée : « La tête surgit sans corps, le cou remplacé par la masse rocheuse, elle-même rocher. » Le Sphinx paraît à la fois roi et monstre. La description culmine dans l'oxymore « ruine dominatrice ». L'interprète ne peut s'empêcher de commenter les formes essayant d'atteindre leur quintessence : le « contour d'hiéroglyphe » fait penser à La Chaise de Van Gogh, tandis que le « signe trapézoïdal » pourrait s'apparenter aux structures géométriques d'un Cézanne. Cette désincarnation, qui pourrait aller jusqu'à l'abstraction, souligne le dépouillement. De même que les prises de vue se superposent et se modifient au déclin de la lumière, les strates de textes renvoient les unes aux autres. L'écriture et la vision, auxquelles il convient d'adjoindre la mémoire, relèvent du même processus : la surimpression.
La transcription de la rencontre
Structure de la présentation
Malraux condense le récit de ces rencontres en leur accordant à peine quelques pages dans un ensemble qui en comptera près de 9007. C'est donc une infime partie de cette entreprise à caractère autobiographique. Elle engage cependant des résonances qui ne cesseront de se répercuter à travers l'écriture, lui conférant une unité et un singulier pouvoir de variations.
Au début des Antimémoires, l'Égypte suscite deux développements : le premier consacré à la découverte du Sphinx (III, 38-44) le second à la visite de l'ancien musée du Caire et à la méditation sur l'Égypte ancienne (44-59). Le lecteur est d'abord frappé par le caractère à la fois chaotique et ordonné du récit. Chaotique parce que sur le plan temporel, celui qui raconte superpose plusieurs visions du Sphinx, tantôt partiellement enterré (1934), tantôt surgissant des sables (1955) à l'aide de formules négatives – « pas complètement », « plus enterré »
Dès la première page, le transcripteur se réfère aux voyages de 1934 et de 1959, sachant qu'il retrace l'expérience de 1965, qui fera naître les Antimémoires. À cause de cette mobilité du point de vue, le lecteur perd ses repères et le Sphinx devient une créature à la fois présente et absente. Si le Sphinx, par l'usure du temps, tend vers l'informel, c'est qu'il est l'objet d'une double érosion : éolienne, quant à la tête, hydraulique sur le corps. Il est présenté comme une ruine : « Il est une chimère et les mutilations qui en font une colossale tête de mort accroissent encore son irréalité. » (39) Malraux s'ingénie encore à brouiller les pistes en recourant à uneformule très connotée : « En ce temps », qui réfère à la vision rapportée dans L'Introduction générale à La Métamorphose des dieux, mais n'est pas sans éveiller des échos du côté du conte ou de la légende. En revanche, le traitement de l'espace structure l'approche de cette figure énigmatique : par la reprise des antithèses « ici » et « là »10, le récit semble trouver une
assise dans le jeu des oppositions. Les adverbes de lieu sont toujours liés au thème de la mort, qui constitue une sorte de basse continue. Lié à la remémoration et au subconscient, le traitement du temps tend vers l'informel ; au contraire, les antithèses qui prolifèrent pour situer les différents points de vue ancrent le Sphinx dans une majesté souveraine.
Comme dans une mise en abyme, cette dualité en recouvre une autre plus cachée, qui pourrait devenir l'enjeu de la “rencontre”. La structure des phrases qui rendent compte du délitement de la statue représente « une forme gouvernée », soit l'excellence de la forme. Le transcripteur compense la dilution des formes sculpturales par l'avènement des formes stylistiques. Par le Verbe, il fait advenir le Sphinx, il le rend présent.
Le point de vue du transcripteur
Malraux qui a tourné Sierra de Teruel, qui a composé Esquisse d'une psychologie du cinéma, ne peut ignorer l'importance du point de vue et c'est sous le signe de l'engagement personnel qu'il retrace la confrontation avec le Sphinx.Il ouvre sa méditation par une réflexion présentée comme une vérité générale : « Je n'attends de retrouver que » (38) Évoquant son voyage de 1955, il témoigne de l'impact du musée dans sa mémoire de voyageur : «Je suis revenu il y a dix ans ; j'ai retrouvé le musée de poussière. » (44) Ce verbe « retrouver » semble être lié à une sensation positive, réconfortante, expérience de réappropriation de soi, que l'écriture atteste. Ces rencontres sont plus exactement des retrouvailles, comme des rendez-vous de la mémoire. Le transcripteur ne se mesure ni au Sphinx, ni à nul autre protagoniste : il dialogue avec ses idées : la scène devient mentale. Cette initiation psychique le conduit à un déchiffrement : « je distinguai », « je découvrais », « j'allais le découvrir » (39) Ces procédés d'insistance créent comme un phénomène de suspense, durant lequel le narrateur s'apprend à lui-même ces vérités intérieures que la mémoire met à jour. Ainsi, s'établit un parallélisme entre le Sphinx désenseveli et les souvenirs revivifiés. Dès le premier paragraphe, le transcripteur associe le lecteur à cette expérience, s'adressant, non à son intelligence, mais à son intuition : « Nous pressentons aussitôt la fécondité de ces idées.» (38) Revenant sur la vision qu'il a eue dix ans plus tôt, il développe avec une certaine nostalgie les images du temps passé devenues inaccessibles ; L'Histoire, avec les figures de Nelson et Bonaparte, rappelle la solennité du site et la grandeur des évènements qui s'y sont déroulés. « Nous ne reverrons jamais », « nous ne verrons plus longtemps », ces expressions traduisent la fuite inéluctable du temps, mais le partage avec une communauté d'hommes atténue la dimension implacable de ce destin.
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Notes
3 Moncef Khémiri, André Malraux écrivain d'art, Tunis, 2000. Le développement sur l'Égypte commence p. 192. Les voyages ont lieu en février 1934, l'été 1952, l'été 1954, en juin 1965 et mars 1966. Le dernier est un voyage officiel.
4 Dans le cadre de cette étude, seront pris en considération les séjours au Caire et sur le plateau de Gizeh.
5 Walter G. Langlois, André Malraux à la recherche du royaume de Saba, Jean-Michel Place, 2014, p. 110-111.
6 L'illustration qui ouvre cette méditation représente la tête du Pharaon Djoser, antérieur à Khéops. (V, 6)
7 Le tome II du Miroir des limbes intitulé La Corde et les Souris trouve sa conclusion dans Lazare, récit de l'hospitalisation à la Salpêtrière, qui s'achève sur une allusion à Alice au pays des merveilles, p. 879.
8 Ce thème de l'ensevelissement apparaît tout au long de l'évocation. Il a une origine scientifique : le calcaire marin contient du sel, qui se dissout quand la nappe phréatique remonte sous le Sphinx. Cette question est
également reliée à l'Histoire. Au sortir d'un rêve où le dieu lui était apparu lui promettant le trône d'Égypte, Thoutmosis IV fit exhumer le Sphinx. Vers 1850, Mariette fit désensabler le Sphinx pour mieux l'étudier.
9 Dans la liste “Les trente principaux voyages d'André Malraux”, www.malraux.org/26.06.11, Claude Pillet mentionne : « Ce voyage projeté n'a en fait pas eu lieu. Confirmation de Madeleine Malraux. Conversation du 8 octobre 2003. »
10 Le texte s'ouvre de manière très solennelle : « Ici, je n'attends que retrouver l'art et la mort » (38) ; « Ici, le tombeau suffit : c'est le tombeau de la mort. » (42) ; « Ici un crépuscule sans hommes chantait. » (43) ; « C'est le
temple de Granit, qui est là, ou plutôt l'Égypte éternelle. »
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