Dans l'édition remaniée de 1972, la quatrième partie, intitulée « La Voie royale », est plus travaillée, enrichie de deux longs dialogues, élaguée avec bonheur en ce qui concerne le scénario. Le « petit gesticulant », qui accueille le ministre, n'est plus qu'un « des modèles du baron de Clappique » (A. 384) et, pour prévenir tout contradicteur, Malraux précise que les autres sont morts. Bien qu'il soit devenu chauve, qu'un monocle noir ait remplacé le taffetas d'autrefois, le « profil de sympathique furet » de ce personnage qu'il continue, malgré tout, d'appeler Clappique, n'a pas changé. Il a repris son ancien métier d'antiquaire (A. 1ère éd. 376) ; il habite le célèbre hôtel Raffles et, comme il a travaillé à Hollywood, il « reçoit la plupart des troupes qui viennent filmer des extérieurs en Malaisie » (A. 384). Devenu, à Singapour, une sorte de personnalité, il est aussi correspondant de l'Agence française de Presse. Il semble avoir vaincu ses angoisses, ses peurs. « L'âge l'a calmé » (A. 1re éd. 376). Toujours prolixe, l'esprit aiguisé par l'alcool qu'il n'a pas abandonné, il discerne désormais avec une habileté diabolique les fêlures dans la vie des autres, celle de Joseph Conrad par exemple.
Le soir, au dîner, dans une salle du consulat aux murs recouverts de « masques secrètement fraternels » (A. 470), la conversation, animée par les pitreries de Clappique et l'humour flegmatique d'un inspecteur des consulats, s'enroule autour du thème de l'aventure. Propos brillants et bigarrés, ponctués par les exclamations saugrenues de Clappique (« Voltigez », « Tarare-pompom » etc.). Saladin, le héros musulman de la troisième croisade, y côtoie Lord Jim Almayer, l'homme qui voulut être roi, la petite prostituée du Pont-au-Change rencontrée à Karakorum par les envoyés du pape à Gengis Khan, l'ombre illustre de Marco Polo, l'ombre sanglante de Timur-Lang, le Chat Botté à la mode de Sumatra et les « frères de la côte » chers à Mac Orlan. La comédie politique de l'Indonésie s'y oppose à la puissante unité de la Chine. Malraux évoque Soekarno, leader extravagant et fragile, dont la « démocratie guidée » offrait une étonnante synthèse des formes autoritaires de gouvernement et dont le portait, esquissé en creux, fait ressortir la grandeur volontaire de Nehru ou de Mao Tsé-toung tel qu'il apparaît dans les Antimémoires.
Clappique permet à Malraux d'inclure dans les Antimémoires une réflexion sur La Voie royale, que d'aucuns considèrent comme un rameau mort de l'œuvre, même s'il y démontre que les aventuriers ne l'intéressent plus comme il s'est délivré au mythe de Lawrence d'Arabie en écrivant les quelque cinq cents pages de ce qui aurait dû être Le Démon de l'Absolu. Pour le ministre du général de Gaulle, les aventuriers se sont effacés non devant les politiciens qu'il méprise mais devant les hommes de l'Histoire. L'aventure, dernière féerie du monde moderne, n'a pas survécu au réveil de l'Asie. Mais le retour de Clappique suscite des images étranges (Goering fasciné par un train électrique pour les enfants, Hitler jouant à cache-cache avec une de ses maîtresses à Berchtesgaden, le kangourou mangeur de tapis de Nina de Callias, etc.), ranime l'illusion et les chimères : l'interrogation sur l'Asie dissimule, en fait, une interrogation sur l'Europe, sur l'Histoire qui, bien qu'elle soit autre chose qu'une « aventure mirobolante » (A. 427) selon le mot de Clappique, ne peut échapper aux comédies du monde.
