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Art. 290, avril 2026 • Georges R. Manue : «Interview de Tchang Kaï-chek», 1928 – document

Extrait de Sous le signe du dragon, 1928.

Manue évoque les événements d’avril 1927 à Shanghai et à Nankin. C’est cette histoire qui est la toile de fond de La Condition humaine.

Deux jours après le massacre de Shanghai (12 avril 1927), Manue est reçu par Tchang Kaï-chek à Nankin.

 

CHEZ CHANG KAÏ CHEK

Dans le pavillon, devant le bassin aux poissons immobiles où les nénuphars palpitent, Chang Kaï Check buvait un verre d'eau tiède. « Pas de thé, il est si fatigué, ses nerfs s'usent », me disait son interprète avec un regard de tendre sollicitude.

Je ne me lassais pas de regarder cet homme, encore jeune, dont la fortune était si inattendue. On inscrirait son visage dans un losange. Il a bien cet air d'extrême jeunesse qu'on lui voit sur les photos. Quelques traces d'usure au coin des yeux, quelques pointes grises sur le crâne ras. Ces yeux, cette bouche bien dessinée, la chair tendue sur l'ossature du visage, on songe tout de suite à certaines images de saint Louis de Gonzague. Il y a de la finesse italienne dans ces traits nets. Le sourire disparaît quand, après une question, la réflexion s'impose. Et le regard durcit aussitôt.

Je n'entends pas un mot de ce qu'il dit. Mais il a tout le charme des jeunes réussites. Il a de brusques mouvements de tête qui affirment ou qui nient. L'interprète demande : « si les extrémistes d'Hankéou refusent de venir à cette Conférence de Nankin ? »

Le général regarde vers le mur où, devant une lune blonde, défilent des cigognes roses. Un geste sec, tranchant de la main : « Ce sera la rupture et, s'ils s'obstinent, la guerre ! » Un silence, puis, avec une manière de passion : « On m'accuse d'impérialisme, mais je n'ai de souci que le bien de mon pays et je vois que les extrémistes font du tort à notre cause. Je suis un soldat ; je ne fais pas de politique. – « Et Tchang Tso Lin ? »  – J'épie la réaction. N'est-ce pas là le rival et le modèle ? – « Guerre à outrance ? » – « Non pas ! »

« Tchang Tso Lin est un nationaliste chinois, lui aussi. Sa cause est bonne s'il consent à suivre les trois principes du docteur Sun Yat Sen[1]. Peut-être pourrons-nous traiter avec lui s'il accepte ces principes comme base de discussion. »

Devant la baie passe et repasse le colosse de garde, pistolet au poing, qui, chaque fois, glisse vers nous le même œil monté sur pivot.

« Je sais bien que nous avons besoin de l'Étranger[2] pour organiser la Chine. Je ne suis pas xénophobe, mais nous ne voulons plus être exploités. Nous avons le droit d'être traités en égaux. Pourquoi l'Europe n'a-t-elle pas confiance ? Ne peut-on admettre l'existence d'une Chine nouvelle où tout ne soit pas à vendre ? »

Je voudrais surprendre chez lui un peu d'inquiétude, quelque signe de nervosité. Il est très sûr de lui. La grosse partie qu'il joue en se séparant d'Hankéou, il semble sûr de la gagner. Pourtant, il risque d'avoir devant lui des troupes encadrées par les Russes et un rival dans la personne du général Tang Tchen qui dispose à Hankéou de troupes solides.

Songe-t-il à la dictature tandis que son regard va des panneaux peints à une carte de visite qu'il plie et replie sans cesser de sourire.

En fait, il est le maître suprême. Libre à lui, suivant de vieux exemples, de faire arrêter et exécuter ceux des gens de son entourage, ceux des chefs Kuomintang qui l'ont suivi à Nankin, s'ils s'avisaient de le blâmer. Il a pour lui l'armée et ce noyau de jeunes officiers, sortis de l'École de Wampoa qu'il créa, et le peuple, encore que celui-ci ne compte guère, le peuple pour qui il est le général toujours vainqueur.

[1] Voici les trois principes du peuple, énoncés par Sun Yat-sen : 1. Nationalisme ; 2. Démocratie. 3. Bien-être. Le nationalisme suppose l'inclusion des cinq nationalités (dont la tibétaine) dans un unique État. La démocratie veut qu'un tel État gouverne la Chine selon les principes d'une République. Le bien-être doit prendre la forme de la justice économique et sociale.

[2] /Étranger/, avec une majuscule, désigne les Européens (Grande-Bretagne, France, Italie, Allemagne, Belgique) et les États-Unis. On cite aussi parfois le Danemark, les Pays-Bas et le Portugal. Ces puissances étrangères et le Japon se sont fait octroyer des concessions territoriales dans plusieurs villes de Chine (Shanghai, Canton, Nankin…).

 

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