Art. 291, avril 2026 • André Nolat : « Malraux et l’intelligentsia parisenne au temps du RPF »

      À son retour du stalag de Trèves, Jean-Paul Sartre essaie de fonder, au mois d’avril 1941, avec quelques amis, un groupe de résistance intellectuelle, « Socialisme et liberté », vite dispersé, avant de rejoindre le Comité national des Écrivains en 1943. Le 2 juin, sa pièce, Les Mouches, visée par la censure allemande et créée par Charles Dullin au Théâtre de la Cité, est fort mal accueillie par la critique collaborationniste sans, pour cela, influer beaucoup sur les événements. Auparavant, il a publié des articles et un entretien dans la revue collaborationniste Comœdia. En 1944, en fin de partie, il écrit dans la presse clandestine (Combat, Les Lettres françaises) ; le 27 mai, c’est la première, devant un parterre d'officiers allemands, de Huis clos une pièce qui clarifie les thèses de L’Être et le Néant (1943). En somme, une pseudo-résistance[1], relayée, selon le mot de Camus, par une politique de « censeur ».

      Il abandonne l’enseignement en septembre 1944, traînant un vrai complexe des « mains blanches » qu’il transmettra à certains de ses personnages (Oreste, Mathieu, Brunet, Philippe, Hugo, etc.) et qui le conduira vers le Parti et ses vertiges aussi sûrement que le canot d’Arthur Gordon Pym de Nantucket s’en est allé, happé, vers le gouffre austral.

      Pour l’heure, les communistes ne l’apprécient guère et c’est Roger Garaudy – alors stalinien obéissant – qui est chargé de l’exécuter (Une littérature de fossoyeurs : un faux prophète : Jean-Paul Sartre, 1948) avant qu’il ne soit traité de «  hyène » et « d’ intellectuel flic ». Mais ces injures glissent sur Sartre. Mieux : elles le stimulent et il continue sa marche vers le Parti contre lequel, en avril 1947, il a défendu Paul Nizan. Sa hargne, il la destine à Charles de Gaulle (en qui il voit, peut-être, un substitut de Joseph Mancy, son beau-père, le modèle du général Lacaze des Chemins de la liberté), à Malraux et, enfin, à Camus après la parution, en 1951, de L’Homme révolté.

      Lorsqu’il constitue le Comité directeur des Temps modernes, Sartre propose à Malraux d’y participer. Celui-ci, qui combat en Alsace, refuse. Il n’aime ni Sartre ni Beauvoir. Des littérateurs, des discoureurs, selon lui, auxquels, déjà, en avril 1941, il a refusé de se joindre. À propos des Temps modernes, il dira à Roger Stéphane[2] : « J’ai vu le numéro zéro (de la revue), elle sera extraordinairement non littéraire, anti-littéraire et puis elle sera ennuyeuse. Pour qu’un article paraisse à Sartre digne d’être lu aux fins de publication, il faut qu’il ait un minimum de quatre cents pages. »

      En fait, Malraux n’aime pas les écrits de Sartre[3] ; il estime qu’il pense toujours en décalage avec l’Histoire. Il n’est pas intervenu pour l’Espagne. Il n’a résisté qu’avec sa plume. Il va se lier au Parti au moment où l’URSS est devenue une des plus terribles dictatures du monde. Ce philosophe de la liberté (piégée) a le goût des régimes où celle-ci est abolie – URSS, Cuba, Chine rouge sang – et des groupuscules liberticides. Après qu’en 1968, Sartre eut attaqué, insulté Raymond Aron, à son neveu qui l’interrogeait sur les raisons de ce sectarisme, Malraux répondit : « … Quant à Sartre, ne le dis à personne: il est bêêêêête… pas bête, bien sûr, comme le premier venu ( … ), mais comme l’esprit faux qu’il a toujours été, avec, en plus, cette manière de dire en cinq cents pages ce qui en vaudrait trente, surtout quand il se trompe ; il y a à cet égard, dans son livre sur Genet des sommets de niaiserie, notamment sur le capitalisme et les procès de Moscou[4]. » 

      Au printemps 1947, lorsque Arthur Koestler organise une rencontre entre Sartre, Beauvoir, Camus et Malraux, l’entretien se termine dans la confusion. Jean Lacouture, qui a interrogé Koestler, donne des précisions sur ce dialogue manqué : « On commence à discuter. « Le prolétariat… » fait Camus. « Le prolétariat ? Qu’est-ce que c’est que ça ? coupe Malraux. Je ne peux pas admettre qu’on lance des mots comme ça sans les définir… » Camus s’énerve, s’embrouille dans sa définition. Sartre se fâche. C’est raté… et pour longtemps[5]. » Jean Lacouture ajoute (ibid.) que Camus – sachant pourtant ce qu’il doit à Malraux – écrira un Homme révolté d’où Malraux est absent. « Quant aux animateurs des Temps modernes, leur hostilité envers Malraux ne cessera de croître. »


[1] . Voir, en partculier,  le livre de Gilbert Joseph : Une si douce Occupation. Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre 1940-1944, Paris, Albin-Michel, 1991, 380 p. En 1943, Simone de Beauvoir travaille pour Radio-Vichy.

[2].- Qui le rapporte aussi dans Fin d’une jeunesse, op.cit, p. 68.

[3] .- (À part Les Mots, un récit autobigraphique, qu’il a apprécié.) L’œuvre de Sartre va à l’inverse de celle de Malraux et s’en inspire. La Nausée reprend, sous un plus lourd appareil, bien des thèmes des Conquérants, de La Voie royale et de La Condition humaine. [À leur traitement respectif du thème de l’arbre (la racine de marronnier et les noyers de l’Altenburg, par exemple), on peut mesurer ce qui sépare les deux écrivains.]

[4].- Alain Malraux, Les Marronniers de Boulogne (seconde version augmentée). Paris, Bartillat, 1996, 376 p., p. 306.

[5] .- Voir Jean Lacouture, André Malraux. Une vie dans le siècle, Paris, Seuil, 1973, 424 p., p. 345.

 

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