Extrait :
Et c'est ce dernier mot, « organiques », qui lui rappelle qu'il est en Afrique : Senghor parle parfois de « communauté organique », reprenant la notion et le terme à Teilhard de Chardin, point que Malraux semble ignorer, croyant avoir affaire à une expression purement shengorienne[1]. Il ajoute donc : « Et n'oublions pas que le génie africain est lui-même en partie organique… » (Dakar, § 46 ; Œ 5, p. 1187)
J'aimerais encore évoquer deux digressions, très significatives en ce qui concerne la propension irrésistible qu'a Malraux de se répéter.
D'une part, ceci : « Prenez entre vos mains tout ce qui fut l’Afrique. Mais prenez-le en sachant que vous êtes dans la métamorphose. » (Dakar, § 51 ; Œ 5, p. 1188) D'autre part : « Les hommes se croient moins forts et moins libres qu’ils ne sont. Il n’est pas nécessaire que vous sachiez comment vous ferez votre musée imaginaire. » (Dakar, § 53 ; Œ 5, p. 1188) Voilà donc deux notions parfaitement malruciennes, propres à l'œuvre de Malraux même, et comme tombées du ciel par un deus ex machina rhétorique. Malraux fait comme si elles appartenaient aux références culturelles mondiales : il étend à l'universel ce qui relève du particulier.
C'est bien Malraux qui a ré-inventé le musée imaginaire et la métamorphose, qu'il cite incessamment. Il considère ces éléments de sa pensée comme des vérités générales, comme Emma Bovary, évoquant le vieux duc de Laverdière, présent au bal de la Vaubyessard, constate qu'hypothétique amant de Marie-Antoinette, il a « couché dans le lit des reines[2] ». Cette synecdoque bovaryste : l'extension de l'individuel au général, est un fait malrucien presque constant. On peut même dire qu'il est le principe gouvernant les études sur l'art : n'est-ce pas cela que contestent principalement chez Malraux Georges Duthuit, Ernst Gombrich, Marc Fumaroli ou Georges Didi-Huberman ? Constatons aussi que ce mouvement métonymique est propre à toute lecture, à toute interprétation, à toute critique.
[1] En fait, l'adjectif /organique/ n'est ni senghorien ni teilhardien. Il appartient à la doxa générale des années 30 à 60. On le trouve dans l'Oraison funèbre à Jean Moulin : « Après vingt ans, la Résistance est devenue un monde de limbes ou? la légende se mêle a? l'organisation. Le sentiment profond, organique, millénaire, qui a pris depuis son accent légendaire, voici comment je l'ai rencontré » § 3. ? Le mot et sa signification étaient aussi chez Goethe : La méthode de la morphologie culturelle consistait à considérer les faits observables comme des expressions d'un être organique – la culture – et à écrire une « science » des civilisations. » Hélène Ivanoff : Essai sur La Vie des Formes : La Métamorphose des plantes, Paris, La République des Lettres, 2018. < https://www. berose.fr/article2689.html (consulté le 17 août 2026). W. Goethe, Essai sur la métamorphose des plantes, Paris, La République des lettres, 2003. Voir les « Considérations préliminaires. »
[2] « Cependant au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes, courbé sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce. Il avait les yeux écaillés et portait une petite queue enroulée d'un ruban noir. C'était le beau-père du marquis, le vieux duc de Laverdière, l'ancien favori du comte d'Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil chez le marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on, l'amant de la reine Marie-Antoinette, entre MM. de Coigny et de Lauzun. Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille. Un domestique derrière sa chaise lui nommait tout haut dans l'oreille les plats qu'il désignait du doigt en bégayant. Et sans cesse les yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes sur ce vieil homme à lèvres pendantes, comme sur quelque chose d'extraordinaire et d'auguste. Il avait vécu à la Cour et couché dans le lit des reines ! » ? Flaubert, Madame Bovary, dans Œuvres complètes, t. III, Pléiade, 2013, p. 192.
On pense qu'une hétérophtalmie est le signe d'une ambivalence fondamentale : les Grecs et les barbares, l'Occident et l'Orient, le sensoriel et l'intellectuel, un texte présentant ses aspects convenus, le même permettant d'y découvrir une sorte de sens caché. En fait, il n'est pas caché, tout le monde peut le débusquer, il n'est que la synthèse de tous ses éléments. Il ne peut s'agir ici que d'Alexandre le Grand qui avait des yeux vairons, même si la légende de l'hétérochromie du jeune roi ne commence que 650 ans après sa mort.
1.Niamey et Versailles
2.Les mémoires de Malraux
3.La fraternité des combattants : «On a survécu ensemble».
Télécharcher les trois notices.
