Art. 282 • L. S. Senghor : « Le français, langue de culture », « Esprit », 1962 – Document

L’un des grands textes fondateurs de la culture francophone.

 

1       C'était en 1937. J'enseignais, alors, le français – avec les langues classiques – depuis deux ans, au Lycée Descartes de Tours. Venu passer les grandes vacances dans mon Sénégal natal, je fus sollicité de donner une conférence. J’avais choisi, comme thème, Le Problème culturel en A.O.F. La foule des évolués, blancs et noirs mêlés, s'écrasait dans la grande salle de la Chambre de commerce de Dakar. On s'attendait à m'entendre exalter la culture gréco-latine, du moins la culture française. Devant le Gouverneur général ébahi, je fis une charge vigoureuse contre l'assimilation[1] et exaltai la Négritude, préconisant le « retour aux sources » : aux langues négro-africaines. Ce fut un succès de scandale, plus, au demeurant, chez les Africains que chez les Européens. « Maintenant qu'il a appris le latin et le grec, murmuraient ceux-là, il veut nous ramener au wolof. »

2       Malgré l'indépendance politique – ou l'autonomie – proclamée, depuis deux ans, dans tous les anciens « territoires d'outre-mer », malgré la faveur dont jouit la Négritude dans les États francophones au sud du Sahara, le français n'y a rien perdu de son prestige. Il a été, partout, proclamé langue officielle de l'État et son rayonnement ne fait que s'étendre, même au Mali, même en Guinée[2]. Il y a mieux : après le Ghana[3], qui, pourtant, n'est pas tendre pour la France, les États anglophones, l'un après l'autre, introduisent le français dans leur enseignement du second degré, allant, parfois, jusqu'à le rendre obligatoire[4].

3       Comment expliquer cette faveur, cette ferveur, singulièrement cette dissociation de la politique et de la culture françaises ? C'est l'objet de mon propos.

 

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[1] L'assimilation coloniale voulait que le Noir se métamorphosât en un sorte de Blanc bis, voire en une sorte de sous-Blanc. Son identité africaine était gommée, sa spécificité culturelle niée. À l'assimilation, Senghor (et Césaire) oppose(nt) la notion de Négritude. Celle-ci est l'affirmation de la culture africaine, partie prenante de l'humanisme universel où aucune culture ne domine les autres, où chacune est complémentaire de toutes. ? Si pour Senghor, l'humanisme est à la fois grec (l'humaniste) et renaissant (l'humanisme), il est aussi celui de l'homo culturalis des XIXe et XXe siècles. (François Hartog, Départager l'humanité. Humains, humanismes, inhumains, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 2024, p. 178-179.)

[2] En 1962, le Mali et la Guinée ont des conceptions de l'indépendance africaine très proches. Leurs présidents, Modibo Keita et Sékou Touré, s'opposent fermement à toute balkanisation de l'Afrique que génèrent les tracés souvent arbitraires des frontières, héritées de l'époque coloniale.

[3] Premier pays de l'Afrique noire à devenir indépendant (1957), si l'on excepte le Libéria (1847), le Ghana est gouverné depuis 1960 par Kwame Nkrumah qui définit son idéologie nkrumaïste comme un socialisme scientifique, s'appliquant à tous les domaines de la société, y compris la culture. Il s'oppose à Senghor dans ce sens qu'il se considère comme plus pragmatique (héritage anglais ?) qu'idéaliste. Pour lui, l'indépendance totale de l'Afrique s'inscrit dans celle de son pays. Il ne s'agit ni de Négritude ni d'Humanisme. Il s'agit de Révolution menant à une OUA unifiée en tant qu'elle est socialiste.

[4] Le Nigéria a introduit l'apprentissage du français dans ses programmes scolaires dès 1956. Le Ghana le suivit. (Ce pays anglophone est membre de l'OIF depuis 2006.)

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