Art. 298, juillet 2026 • Claude Pillet : «Trois notices». Inédites.

On a demandé à un grand nombre de malruciens d'évoquer brièvement tel aspect de l'œuvre ou de l'auteur. Le public cible est constitué, je crois, d'adolescents et de dames désœuvrées qui veulent se cultiver. Si le rédacteur en chef est parfaitement à l'aise dans cette forme de vulgarisation, je ne le suis pas du tout. L'écriture ne doit pas vous présenter ce que vous auriez écrit, mais bien plutôt ce que vous n'auriez pas penser écrire et que vous n'écrirez jamais.

Voici ces trois textes.

Les mémoires de Malraux : Antimémoires, La Corde et les Souris

On a d'un côté les Antimémoires (1967) connus de beaucoup, et d'un autre La Corde et les Souris (1976) qui déroutent  les lecteurs d'autant plus que l'ensemble s'appelle Le Miroir des limbes. Le premier titre est clair : le livre ne proposera pas ce que l'on trouve habituellement dans les autobiographies : le récit d'enfance, la découverte de l'amour, les voyages, les amis et les ennemis, un récit continu comme l'ascension d'une montagne, ou l'exploration d'un gouffre, etc. À l'exception des voyages, rien de tout cela dans les Antimémoires : pas de je renvoyant strictement à l'auteur et au narrateur ; pas d'aventures mais des conversations avec de grands esprits : De Gaulle, Nehru  et Mao[1] ; pas de villégiature, mais des voyages initiatiques au-dessus de l'Aurès, au Pôle Nord, d'autres vers l'Inde, en Chine, au Japon ; pas d'humanité lambda mais des héros, surtout des héros ayant survécu au génocide des hitlériens (le dernier chapitre est à ce titre très émouvant), des personnages fictifs que l'on ne peut pas rencontrer dans une autobiographie : c'est surtout Clappique (personnage de La Condition humaine – sans doute René Guetta dans la vie réelle), mais aussi mi-réels, mi-fictifs Jaques Méry (Bernard Bourotte), le comte Ostrorog, Pierre Anthonioz, Brigitte Friang, Edmond Michelet, le père Morelli, Jean Moulin… On le voit, l'un des principes procédant à la cohérence traditionnelle des textes, c'est ce qu'il rejette et comment il l'organise. Voyons cela à propos des deux autres titres.

 

Ce qui rend mal aisée la lecture de La Corde et les Souris et du Miroir des limbes outre la difficulté des titres, c'est la pluralité des ouvrages les contenant (Les Hôtes de passage, 1975 ; Les Chênes qu'on abat…, 1971 ; La Tête d'obsidienne  1974 ; et Lazare, 1974), et eux aussi sont énigmatiques. Plus mystérieux encore les titres englobant les autres. Après la lecture, les titres paraissent clairs, parce que de l'un à l'autre émerge constamment une recherche de la vérité : une vérité qui n'est pas répétée car elle est multiple, je veux dire irréductible l'une à l'autre. Deux immenses personnages-personnes dominent le livre : Le De Gaulle qui a refait la France dont la référence est l'histoire et non la politique ; mais aussi, comme Alexandre le Grand et César, un de Gaulle qui connaît la déception, cette mélancolie qui accable aussi Picasso.

Malraux au Sénégal rencontre une Afrique rêvée avec Senghor, la Reine Sibeth et le prêtre de Dakar. Restent plusieurs personnages bizarres : Max Torrès (Max Aub & Joseph Torrès) ; Mme Khodari-Pacha, Irène Champigny, Georges Salles, Alexandre le Grand. Le premier est l'interlocuteur de l'Afrique comme Nehru a été de l'Inde : si chacun cherche le sens du monde, il ne découvrira que le monde que sa culture permet. Madame Khodari-Pacha est une voyante célèbre. On dit que ses dons sont étonnants et déroutants. Malraux  et Georges Salles lui soumettent une photo présentant un fragment d'étoffe. Elle identifie plus ou moins l'époque, sa matière et voit soudain un roi fougueux : ses yeux sont de couleurs différentes : un noir et un bleu, comme Alexandre le Grand. On pense qu'une hétérolphalmie est le signe d'une ambivalence fondamentale : les Grecs et les barbares, l'Occident et l'Orient, le sensoriel et l'intellectuel, un texte présentant ses aspects convenus, le même permet à y découvrir une sorte de sens caché. En fait, il n'est pas caché, tout le monde peut le débusquer, il n'est que la synthèse de tous ses éléments. Il ne peut s'agir ici que d'Alexandre le Grand qui avait des yeux vairons, même si la tradition de l'hétérophalmie du jeune roi ne commence qu'au IVe siècle.

J'ai beaucoup parlé d'énigme : la plus grande est sans doute son titre inaugural. Notre esprit est dans la brume, notre âme dans les envols de sable et les tourbillons de neige. Le dépositaire de ces tourments et de la lutte permanente des hommes contre les éléments et contre eux-mêmes sont le reflet d'un curieux miroir. Si son étrangeté est nous-mêmes, comme l'enfant de Lacan cherchant ce que cache un miroir, celui de Malraux, qui devrait montrer le monde, ne montre rien.  

[1] Dans les années soixante, Mao Tsé-toung était considéré comme un génie. L'opinion à son sujet changea pleinement dès la révélation de ses crimes (des millions de morts) vers 1985.

Lire les trois notices.