Image of L/4-5-6.10.44 — André Malraux, «Faire la guerre sans l'aimer», III-IV-V, «Combat», 4, 5 et 6 octobre 1944, p. 1.

L/4-5-6.10.44 — André Malraux, «Faire la guerre sans l'aimer», III-IV-V, «Combat», 4, 5 et 6 octobre 1944, p. 1.

Faire la guerre sans l'aimer, IV

Les survivants découvrent un matin du monde

 

Nous avançons de toute notre vitesse entre les explosions, ne pensant qu'aux fosses prochaines, chacun ratatiné à son poste. Il ne faut pas qu'un autre char tombe après nous. Je pense bêtement que j'aurais dû contourner la fosse pour rester devant elle, ou attendre notre remorque d'essence pour faire prévenir le commandant (mais nous devons avancer), ou allumer un feu (mais avec quoi ?) Et nous ne devons pas rester là, nous devons avancer ! S'arrêter, c'est échapper aux fosses; mais rien, en ce moment, ni le refus de courtes vagues de chars, ni le risque que courent les camarades qui nous suivent, ni celui que nous courons nous-mêmes, ne compte en face de l'ordre reçu : nous avançons. L'armée. Ce n'est pas du courage, c'est du réflexe. Et, pourtant, la nuit qui n'est plus le sépulcre de la fosse, la nuit vivante m'apparaît comme un don prodigieux, comme une immense germination…

 

Ce n'est pas pour cette fois

Quand nous arrivons au village, les Allemands l'ont évacué. Nous descendons. Pagaille partout. Nous avançons avec un étrange balancement que je commence à connaître, le mouvement de la dernière fatigue, quand les soldats marchent tête en avant, lèvre pendante, et ne voient plus clair. Notre char, mal camouflé (comme les autres), nous nous affalons dans la paille d'une grange. Devant ma lampe électrique un instant allumée, je vois Pradé, couché, empoigner la paille et la serrer comme s'il serrait la vie.

— Ce n'était pas pour cette fois-ci, dis-je.

Sans doute pense-t-il que le fiston s'en est tiré.

— La guerre n'est pas finie…, répond-il avec son éternel sourire de rancune. Il lâche la paille et ferme les yeux.

Peut-être redeviendrons-nous vivants demain.

Le matin est aussi pur que s'il n'y avait pas la guerre. C'est la fin de l'aube. Pradé m'a éveillé en se levant; de nous tous, il a toujours été le premier levé :

— Quand je serai mort, j'aurai bien le temps de rester couché !

Je pars à la recherche d'une pompe. L'eau froide ne m'éveille pas seulement du sommeil de la nuit, mais aussi de la fosse. A quelques mètres, Pradé regarde devant lui, sourit amèrement de ses trois dents et secoue la tête :

— Si on m'avait prétendu que je regarderais des poules et que je trouverais ça pas naturel, je l'aurais pas cru…

Il n'y a rien dans ce matin que je ne regarde, moi aussi, avec des yeux d'étranger. Les poules pas encore volées errent, en apparence ignorantes de la guerre, mais leur petit œil rond nous suit avec une sournoise prudence; tout près, quelques-unes picorent devant une grange où des soldats dorment. Ce sont elles que regardait Pradé : je regarde, moi aussi, ce picorement mécanique, ce coup sec de la tête déclenchée par un ressort, et leur chaleur semble envahir mes mains comme si je les y ferais serrées, la chaleur des œufs frais, – la chaleur de la vie : les bêtes sont vivantes, sur cette étrange terre…

 

Le temps où les bêtes parlaient

Nous marchons dans le matin sans paysans. Des canards de Barbarie, des pies, – des moustiques… Devant moi sont deux arrosoirs, avec leurs pommes en champignon que j'aimais quand j'étais enfant : et il me semble, soudain, que l'homme est venu des profondeurs du temps seulement pour inventer un arrosoir. Au-delà du passage tranquille ou furtif des volailles lâchées, un lapin russe au derrière trop lourd, essaie de filer comme un garenne; les meules brillent dans le matin, les toiles d'araignées étincellent de rosée; un peu hébété, je regarde longuement une fleur saugrenue, née de l'humanité comme les fleurs saccagées qui l'entourent sont nées de la terre : un balai…

Devant la fuite brusque et souple d'un chat, voici que je me sens stupéfait qu'existe cette fourrure convulsive. (Tous les chats s'enfuient, d'ailleurs. Les roquets, eux, restent là, comme ils l'ont fait peut-être quand sont arrivés nos chars.) Qu'est-ce donc en moi qui s'émerveille – mon sentiment constant, depuis que je suis éveillé, c'est la surprise – que, sur cette terre si bien machinée, les chiens agissent toujours comme des chiens, les chats comme des chats ? Des pigeons gris s'envolent, laissant sous eux le matou cramponné à l'extrémité de son bond inutile; ils décrivent dans le ciel de lumière marine un arc silencieux, le brisent et continuent, tout blancs soudain, dans une autre direction. Je suis prêt à les voir revenir, chasser en courant le chat qui s'envolera. Le temps où les bêtes parlaient, la louche poésie des plus vieux contes, on les rapporte avec soi de l'autre côté de la vie…

 

Ô vie, si vieille

Comme celui qui rencontre l'Inde pour la première fois, j'entends bruire sous cette profusion pittoresque tout un bourdon de siècles qui plonge presque aussi loin que les ténèbres de cette nuit : ces granges qui regorgent de grain et de paille, ces granges aux poutres cachées par les cosses, pleines de herses, de jougs, de timons, de voitures de bois, ces granges où tout est grain, bois, paille ou cuir (les métaux ont été réquisitionnés), tout entourées des feux éteints des réfugiés et des soldats, ce sont les granges des temps gothiques; nos chars au bout de la rue font leur plein d'eau, monstres agenouillés devant les puits de la Bible… Ô vie, si vieille !

Et si opiniâtre ! Dans chaque cour de ferme, du bois a été accumulé pour l'hiver. Nos soldats qui commencent à s'éveiller en allument leurs premiers feux. Partout des carrés de légumes, bien ordonnés… Il n'est rien ici qui ne porte la marque de l'homme. Des épingles de bois, sous le vent, dansent sur les fils de fer comme des hirondelles. Parfois, le linge suspendu n'est pas sec : des bas maigres, des gants de toilette, des bleus de cultivateurs et d'ouvriers; dans cet abandon, dans ce désastre, les serviettes portent des initiales…

Nous et ceux d'en face, nous ne sommes plus bons qu'à nos mécaniques, à notre courage et à notre lâcheté; mais la vieille race des hommes que nous avons chassés et qui n'a laissé ici que ses instruments, son linge et ses initiales sur des serviettes, elle me semble venue, à travers les millénaires, des ténèbres rencontrées cette nuit, – lentement, avarement chargée de toutes les épaves qu'elle vient d'abandonner devant nous, les brouettes et les herses, les charrues bibliques, les niches et les cabanes à lapins, les fourneaux vides…

 

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