Art. 287, avril 2026 • André Nolat : «Les tribulations du baron de Clappique»

La famille paternelle de Malraux s'est établie, depuis des générations, entre Calais et Dunkerque. Elle a pris racine dans la terre des Flandres, vestibule des mers nordiques, pays de fatrasie au vieux fond carnavalesque où s'entremêlent le grotesque et le macabre, les grimaces de l'œuvre peint d'Ensor et l'imagerie sauvage de Ghelderode, où alternent le rire et la peur, la paillardise et la férocité. On imagine sans peine André Malraux enfant, qui séjournait chez ses grands-parents (il a gardé un souvenir émerveillé du vieil Alphonse Malraux) pendant le carnaval, fasciné par les effigies de carton-pâte et le grouillement de la foule – un univers étrange, inquiétant comme certains tableaux de Bosch ou de Bruegel l'Ancien.

Par ailleurs, dès qu'il abandonne ses études secondaires, Malraux se montre curieux d'érudition bizarre. Ses lectures parallèles l'amènent à découvrir les Rhétoriqueurs du Moyen Âge, les baroques français : Cyrano de Bergerac, Claude d'Esternod, Sigogne (il cite ces deux derniers en épigraphe du prologue et du premier chapitre des Lunes en papier) et, pêle-mêle, les poètes et les écrivains plus ou moins marginaux : Lautréamont, Pétrus Borel, Jarry, Tailhade, Mac Orlan, Reverdy, Salmon, Cendrars, etc. Tous ceux qui sortent de la norme et attaquent le monde. À vingt ans, il se lie d'amitié avec Max Jacob qui, selon Jean Lacouture, fut « entre la disparition d'Apollinaire et l'apparition d'André Breton, le maître du champ poétique ». C'est aussi l'époque où il s'engoue de la légende de « Milord l'Arsouille » (Charles de la Battut) dont les exploits défrayèrent la chronique des années 1830 et qu'on a longtemps confondu avec lord Seymour. 

Dandy 1920, canne à la main, rose à la boutonnière, Malraux entre en littérature avec Lunes en papier, une plaquette de style cubiste qui doit beaucoup à l'auteur du Cornet à dés auquel elle est dédiée. Si Lunes en papier, qui précède Écrit pour une idole à trompe, un conte publié par fragments, constitue le premier état de ce qu'André Vandégans, dans son essai sur La Jeunesse littéraire de Malraux[1], appelle « l'inspiration farfelue », Royaume-Farfelu semble le testament de cette première esthétique. Mais elle affleurera en maint endroit de l'œuvre témoignant de l'aspect fantasque, grotesque et terrible de la vie. À ce propos, Jean Lacouture écrit (dans son Malraux, p. 137) :

Le « royaume farfelu » est celui de la grimace, du non-être, du destin, de l'irrémédiable. Cette prose ornée que Malraux lui consacre est un chant funèbre. On peut détester cet art de carton doré, ces décors tissés de toiles d'araignées, ces pavanes pour infantes défuntes. Une lumière glauque s'en dégage, une odeur pourrie qui appartiennent aussi à l'univers de Malraux.   

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[1] André Vandégans précise que Malraux, à l'époque des Lunes en papier, venait de découvrir l'œuvre du graveur Rodolphe Bresdin et celle de James Ensor dont les toiles goguenardes et macabres parodient la société bourgeoise de la fin du XIXe siècle et bafouent ses tares et ses vices. En 1922, Malraux rencontrera Ensor dans son petit appartement-atelier de la rue de Flandre à Ostende. Il en reviendra ébloui d'avoir vu des sirènes « faites de têtes et de bras de singes embaumés et de corps de poissons » (voir : CM, II, 99). (Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1964, 466 p.)

 

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