Image of art. 295, mai 2026 • J.-F. Tremblais : «Au Vietnam, sur les traces de Marie Ier, roi des Sédangs» – article de 2012

Guerrier du Sarawak. Les Moï des années 1880 devaient un peu lui ressembler.

art. 295, mai 2026 • J.-F. Tremblais : «Au Vietnam, sur les traces de Marie Ier, roi des Sédangs» – article de 2012

Tout commence au printemps 1888 à Saïgon, rue Catinat (rebaptisée Dong Khoi – « soulèvement populaire » – par les communistes, après 1975), quelque part entre les Messageries Maritimes et l'Hôtel Continental.

Dans la moiteur de l'Asie, sur une terrasse de café, un bel homme de forte stature (1,82 m, ce qui est immense pour l'époque), habillé avec recherche sinon dandysme (c'est un admirateur de Barbey d'Aurevilly), sirote une absinthe en échafaudant les plans de sa future expédition, indifférent aux regards explicites que lui jettent les Européennes de la colonie. À 46 ans, Marie-Charles David de Mayréna s'apprête à jouer le coup de sa vie, pourtant déjà bien remplie. Car le gaillard n'est pas un béjaune.

Ex-officier chez les spahis (il a participé à l'annexion de la Cochinchine), familier des Grands Boulevards et des cabarets parisiens, séducteur invétéré, duelliste éprouvé (il a occis un fâcheux à l'épée), affairiste indélicat et journaliste intermittent, il a quitté l'Europe en 1885. Non sans avoir soutiré de l'argent au richissime baron Seillière pour financer une exploration scientifique dans le sultanat d'Aceh, en Indonésie.

Entre-temps, il a débarqué à Saïgon, surnommé le « Paris de l'Orient », gardé le pécule et changé de projet. Son grand dessein : fédérer les ethnies des montagnes, le pays moï, sauvage et hostile. Une mosaïque de peuples rétifs à toute forme de civilisation, qui croient aux esprits de la forêt, vivent de la chasse et passent leur temps à se faire la guerre, notamment pour s'approvisionner en esclaves.

À part quelques intrépides missionnaires installés à Kon Tum, nul Français n'ose s'y aventurer. Trop dangereux, trop insalubre. C'est justement ce qui plaît à Mayréna. Cette absence de fonctionnaires et de militaires lui laisse le champ libre. Une terra incognita dont lui, qui rêve à Cortès et à Pizarre, sera le conquistador.

Outre sa capacité de persuasion, son bagout et son panache, il a de la chance. En effet, le Siam – conseillé par les Anglais et les Prussiens – convoite cet hinterland moï qui lui assurerait le contrôle de la rive orientale du Mékong. Cette perspective inquiète Paris, qui rechigne néanmoins à y envoyer la troupe. Ce serait diplomatiquement explosif.

 

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