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«Elle», 28 septembre 1967, p. 83-84, 144. Fanny Deschamps : «Malraux caché se souvient et nous parle enfin.»

Elle, 28 septembre 1967, p. 83-84, 144.

Fanny Deschamps : «Malraux caché se souvient et nous parle enfin.»

 

André Malraux n'est pas pour moi un homme d'aujourd'hui. C'est un homme de toujours. Il est entré dans ma vie le jour où la bibliothécaire d'un lycée me tendit un livre en disant : «Lisez donc cela.». C'était La Condition humaine, Prix Goncourt 1933, et j'avais quinze ans. Si les événements historiques qui suivirent mes quinze ans ne sont pas restés pour moi une toile de fond sans épaisseur humaine, je le dois sans doute d'abord à André Malraux. C'était bien une pensée à colorer longtemps celle de ses jeunes lecteurs. Les Antimémoires qui paraissent ne sont donc pas seulement pour moi le premier tome de ses Mémoires – ils sont la suite ininterrompue de sa vie et de son œuvre. Si bien qu'écrivant aujourd'hui pour vous dire : «Lisez André Malraux, vous devez le lire», j'ai l'impression de lui écrire, à lui, pour le remercier de n'avoir pas changé.

 

Deux médecins revenaient de Lyon en auscultant un homme nommé Malraux. Ils se le prêtaient sans tendresse : c'était leur droit. Je pris celui de les contredire. Au bout d'un moment : «Après tout, dit le plus âgé, il se peut que vous ayez raison. Je ne sais pas ce qu'il pense, je ne le connais pas.»

Le médecin m'étonna. J'avais toujours cru qu'André Malraux vous ouvrait sa pensée à votre gré, comme un livre. J'appris que je pouvais lui ajouter de la clarté parce que je l'avais vu prendre de l'aspirine. Le soupçon fondait. Si j'avais su le nom de son chat, le médecin eût accordé à l'homme, je le sentis, l'innocence plénière. Mea culpa. Je me promis de savoir le nom du chat. Les Antimémoires vinrent, je les dévorai, il me resta une question à poser à l'auteur : le nom du chat. Il n'y est pas. Ce sont les mémoires d'un homme. «L'homme est au-delà de ses secrets», s'il s'appelle André Malraux. Avant d'écrire, traqué par sa monstrueuse pensée, il pousse dans un coin «le misérable petit tas de secrets» dans lequel est pris le nom du chat, et poursuit son dialogue avec lui-même.

Comment on écrit les Mémoires d'André Malraux, je n'aurai pas à le demander; depuis trente ans, je connais la méthode : à l'âge où l'on voudrait changer la condition humaine, on découvre la panique d'être mortel; mortel, on tombe dans la stupeur de devoir nier Dieu pour fonder la justice : «Comme tous les écrivains de ma génération, j'avais été frappé par une phrase de Dostoïevski : «Si la volonté divine implique le supplice d'un enfant innocent par une brute, je rends mon billet.»


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