«Libération», 24 novembre 1976, n° 899, p. 1, 8 et 9. Marc Kravetz : «Mort mardi matin André Malraux : Les noyés de l'histoire.»

Libération, 24 novembre 1976, n° 899, p. 1, 8 et 9.

 

Marc Kravetz

Mort mardi matin

André Malraux : Les noyés de l'histoire

André Malraux est mort hier matin à 9 h. 36 à l'hôpital Henri Mondor de Créteil à l'âge de 75 ans. Les hommages qui s'accumulent joignent les voix de Georges Marchais à Yves Guéna en passant par toutes les notoriétés politiques, littéraires et artistiques. Les réactions étrangères ne le cèdent en rien à l'unanimité française. Gerald Ford et l'agence Tass se sont retrouvés autour du mort de Verrières-le-Buisson. Le Parti communiste espagnol a salué la mémoire d'André Malraux qui «a toujours représenté pour les communistes espagnols un exemple de solidarité internationaliste».

Le gouvernement français rendra un «hommage solennel» à l'écrivain après les obsèques qui auront lieu dans l'intimité.

Toutes les chaînes de télévision vont consacrer des émissions à André Malraux. Antenne II diffusera ce soir le film L'Espoir, tiré du roman du même nom que Malraux écrivit sur la guerre d'Espagne.

 

L'homme et son combat

Il était mort depuis longtemps, l'aventurier. Où était-il le pamphlétaire anticolonialiste de L'Indochine puis de L'Indochine enchaînée quand les B 52 déchiquetaient Hanoï. Etait-ce bien l'auteur de La Condition humaine qui avait refusé, en 1947, de rencontrer Ho Chi Minh, de passage à Paris ? Qu'était devenu le colonel Berger des maquis du Lot quand le gouvernement dont il faisait partie torturait d'autres résistants de l'autre côté de la Méditerranée ? Comment se sentait le chef de l'escadrille André Malraux dans la peau du chef de la propagande du R.P.F. ? Comment regarder sans rire, ou sans pleurer, cette image du 30 mai 1968 ou de la pitoyable séquence télévisée de propagande électorale de Malraux pour Chaban-Delmas ?

Toutes ces questions, et combien d'autres, sont aussi justes que dérisoires. Qui juge qui ? Au nom de quoi ? Voilà déjà un certain temps que les balances chargées de peser les mérites et les fautes sont détraquées et que les tribunaux de l'histoire n'ont décidément plus bonne mine. Non, nous ne jugerons pas Malraux.

Son histoire n'est pas la nôtre. Nous ne serions rien sans elle. Tout est là.

Quand Malraux avait vingt ans, l'histoire avait un centre, de quoi penser qu'elle avait un sens. Révolte et révolution étaient les étapes d'un même itinéraire, l'une étant l'antichambre de l'autre. On pouvait penser avec, on pouvait penser pour, on pouvait penser contre, on ne pouvait pas penser, ni peindre, ni écrire, ni rêver hors de l'Octobre soviétique, «tragédie optimiste» de notre temps. Les personnages shakespeariens du XXe siècle se sont appelés Lénine et Trotsky, Mao et Chu-Teh, Ho chi Minh et Giap. Ce sont eux les contemporains de Malraux, mais aussi de Breton, de Max Jacob, de Man Ray comme de Nizan, témoins géniaux, déviants, fulgurants d'une époque où la littérature et l'art se voulaient des armes mortelles.

Puissance du négatif : Malraux raconte dans Les Conquérants que l'idéal des révolutionnaires est peut-être de devenir des bourgeois et des tyrans mais que, tant qu'ils ne seront pas au pouvoir, ils sont du côté des vaincus, des pauvres et que c'est là son camp. Vision simpliste : peut-on se battre sans vouloir vaincre ? Malraux lui-même n'y croyait pas. En Espagne, il choisit l'efficacité. «Si l'on se bat, il faut d'abord être vainqueur, et l'on résout les autres problèmes après» dira-t-il contre Trotsky quand celui-ci voyait dans l'engagement soviétique en Espagne, l'ombre effrayante du stalinisme. Vision prophétique : on choisit un combat plus qu'un camp. Nous revoilà au cœur d'aujourd'hui. Sartre disait récemment, citation approximative, que son problème était d'avoir lutté sa vie durant pour l'avènement d'une société dans laquelle il n'aurait pas envie de vivre. Dure leçon d'une histoire qui donne raison à Malraux. Contre lui. La rigueur désespérée du choix proposé dans les Conquérants conduisait Malraux aux maquis indochinois, dans la Sierra Maestra, dans les réseaux Jeanson, au Vénézuela ou en Colombie, du côté des Palestiniens, n'importe où au monde, pourvu que l'on se batte pour une idée supérieure de l'humanité, n'importe où sauf dans l'univers clos des fauteuils ministériels et des DS à fanion. N'importe où sauf dans ce parti néo-fasciste que fut le R.P.F.

Bien sûr, on ne peut oublier, dernière lueur dans ce crépuscule, l'engagement pour le Bengladesh. Ce n'est pas de la faute à Malraux s'il fut sans suite. Ce n'était pas grand-chose, ce n'était pas rien.

Quand Malraux déclare dans le passage d'un entretien que nous reproduisons ici : «Le pouvoir, je ne sais pas ce que c'est» on ne peut évidemment pas le croire. Il le connaît, le pouvoir, il ne connaît que cela. Le pouvoir l'attire, accomplissement de toute aventure et sa contradiction absolue.

Mais les grands hommes sont morts. L'histoire n'a plus besoin de héros tragique. D'où vient, pourtant que les romans de Malraux nous fascinent tant ? D'où vient que dans les lycées, aujourd'hui, des jeunes de quinze ans dévorent L'Espoir ou La Condition humaine ? Certainement pas à cause des cathédrales vides que Malraux a fait construire pour héberger la culture contemporaine. Et qui se souviendra demain du ministre de l'Information et des Affaires culturelles de la Ve République ? Alors quoi ? L'un des grands écrivains de ce siècle ? Il y en a d'autres et de plus considérables. Et si c'était tout simplement d'avoir appris et d'apprendre encore à travers ses livres que l'homme n'est rien d'autre que son combat et, contre le vieil aventurier réfugié à l'ombre du pouvoir que l'aventure commence par le refus, qu'il ne faut jamais se résigner fut-ce à la victoire de la révolution quand elle choisit d'anéantir la révolte.

 

 


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